Médias - Le club privé des distributeurs?

C'était il y a deux ans. Deux gros distributeurs, Shaw et Quebecor, suspendaient temporairement leurs paiements au Fonds canadien de télévision. Eh bien voilà, ils ont gagné: ils pourront maintenant gérer l'argent du Fonds des médias selon leurs intérêts.

En annonçant lundi dernier la création du nouveau Fonds des médias, le ministre du Patrimoine canadien, James Moore, a précisé que les règles de la nouvelle structure seraient définies dans les prochains mois en consultation avec le milieu.

Mais cette consultation semble plutôt bidon, tant les objectifs sont déjà clairement établis par le ministre.

Rappelons que le Fonds des médias doit regrouper, à partir de l'été 2010, deux fonds actuels, le Fonds canadien de télévision (FCT) et le Fonds des nouveaux médias.

La bonne nouvelle dans cette annonce, c'est qu'Ottawa continuera à financer la télévision, en versant près de 135 millions dans le fonds (les distributeurs versent le reste). Mais les interrogations sont nombreuses.

D'abord, le Fonds des médias aura un conseil d'administration simplifié de sept membres, deux nommés par le gouvernement et cinq par les distributeurs. Aucun représentant des producteurs indépendants, ni des télédiffuseurs, ni du public.

Les cotes d'écoute

Comme le disait cette semaine l'Alliance des arts médiatiques, les câblodistributeurs vont déterminer le type de contenu canadien qui sera produit avec les fonds publics, et «cela va à l'encontre des principes démocratiques en place au Canada». Le NPD, lui, parle de «club privé».

Les distributeurs critiquaient depuis des années le fonctionnement du FCT, en faisant valoir que ce sont eux qui mettent l'argent dedans. Pourtant, la distribution des signaux télévisuels est un énorme privilège qui leur a été accordé, en échange de leur contribution financière à la programmation canadienne. Ce privilège leur a d'ailleurs permis de s'enrichir considérablement.

Le ministre ajoute que le fonds devra maintenant «récompenser le succès et investir en fonction de ce que veulent les Canadiens». Plus l'auditoire est vaste, plus le projet serait récompensé, croit-on comprendre.

Cette logique de la cote d'écoute ne tient aucunement compte de l'importance culturelle et sociale des émissions, ou de la diversité des genres télévisuels.

La cote d'écoute est un phénomène complexe. Annie et ses hommes et Tout le monde en parle sont deux exemples d'émissions à la fois très regardées, appréciées par la critique et reconnues par l'industrie lors des galas. Mais succès public et qualité ne vont pas toujours de pair. Occupation double est une véritable insignifiance télévisuelle, mais elle a pourtant été l'émission la plus regardée de l'automne dernier.

Quant à Bazzo.tv, pour ne prendre que cet exemple, elle a ses fidèles fervents, son rôle culturel est clair, elle représente une véritable programmation alternative, mais ses cotes d'écoute sont ridicules selon les critères commerciaux de TVA ou de CTV.

Encourager la frilosité

On craint, évidemment, que l'application stricte de ce critère ne mène à une frilosité chez les diffuseurs, qui éviteraient les concepts d'émissions trop risqués.

Autre interrogation. Le nouveau fonds entend soutenir des émissions qui doivent être diffusées sur au moins deux plateformes, dont la télévision.

En soi, il est excellent d'encourager la production de contenus sur les nouveaux médias. Mais on croit comprendre ici qu'une émission conçue uniquement pour Internet (comme les Chroniques d'une mère indigne que Radio-Canada vient de lancer), sans lien avec une émission télévisée existante, serait refusée.

Enfin, James Moore autorisera maintenant les filiales des télédiffuseurs à obtenir de l'argent du fonds. C'est particulièrement ironique quand on sait que le gouvernement canadien a tout fait depuis 15 ans pour créer une industrie de la production privée, obligeant Radio-Canada, particulièrement, à se départir de services internes de production.

Le ministre a très bien écouté Quebecor. Cette entreprise voulait en effet rapatrier le maximum d'émissions de TVA à l'interne (plutôt que de les confier aux producteurs indépendants) et conserver tous les droits d'exploitation de ces émissions sur les nouveaux médias qu'elle met en place, sur Internet, en vidéo sur demande par Vidéotron, sur ses futurs cellulaires. Elle pourra même contrôler, avec les autres distributeurs privés, les sommes distribuées à ses propres émissions par ce fonds. On la comprend d'être ravie.

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pcauchon@ledevoir.com

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