Révolte chez les catholiques - Des scandales qui secouent l'autorité de Rome

Le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, a eu du mal à expliquer, la semaine dernière, la position du Vatican dans l’affaire de la réhabilitation des évêques de la Fraternité Saint Pie X, excommuniés par Jean-Paul II.
Photo: Agence Reuters Le porte-parole du Vatican, le père Federico Lombardi, a eu du mal à expliquer, la semaine dernière, la position du Vatican dans l’affaire de la réhabilitation des évêques de la Fraternité Saint Pie X, excommuniés par Jean-Paul II.

Des événements dramatiques continuent de secouer le monde catholique. Non seulement le Vatican paraît-il dépassé par les réactions que suscitent de récentes décisions du pape, mais aussi, jusqu'au sein de la hiérarchie, des protestations s'élèvent ici et là, préfigurant peut-être des changements dans le pouvoir et la doctrine catholiques.

L'excommunication d'une mère brésilienne et d'une équipe médicale pour l'avortement d'une enfant violée aura, la presse mondiale aidant, suscité partout l'indignation. Mais que nombre d'ecclésiastiques, dont plusieurs évêques, aient aussi manifesté, modérément mais en public, leur désaccord est sans doute plus significatif encore.

Si l'évêque de Recife et un cardinal romain ont voulu, en sanctionnant des fidèles jugés coupables de meurtre d'enfants à naître, faire preuve de fidélité à la loi de l'Église, d'autres pasteurs, notamment en France, leur ont opposé, pour ainsi dire, la loi de l'Évangile.

Ainsi, un évêque trouve nécessaire de dire à son «frère l'évêque de Recife» et au cardinal qui l'a soutenu qu'il ne comprend pas leur intervention. «Devant un tel drame, devant la blessure d'une enfant violée et incapable même physiquement de mener à terme une grossesse, il y avait autre chose à dire...»

Un autre, tout en réitérant son opposition à l'avortement, fait état d'une situation difficile à juger. «Ce que je sais, écrit-il à l'évêque brésilien, c'est que, dans cette tragédie, vous avez ajouté de la douleur à la douleur, de la souffrance à la souffrance et du scandale chez beaucoup de personnes à travers le monde.»

Un autre encore, affirmant comprendre l'émotion du public, déclare: «Pourquoi n'avoir pas gardé le silence devant une telle détresse? Pourquoi avoir ajouté de la sévérité à tant de souffrance? Beaucoup se questionnent.»

Ces remarques ne sont pas aussi catégoriques que l'on pourrait le croire. Mais elles s'adressent néanmoins, quoiqu'indirectement, à Benoît XVI, puisque l'intervention du cardinal Giovanni Battista Re est celle d'un «ministre du pape». Ou bien, en effet, ce cardinal a obtenu l'aval du pape, ou bien il n'a pu compter sur sa sagesse en la circonstance.

Quoi qu'il en soit, ni l'évêque de Recife ni le vicaire de Rome ne sauraient être tenus responsables du Droit canon qui prévoit une excommunication automatique en cas de faute attachée à l'avortement. Une telle approche juridique n'est pas exclusive au catholicisme, il est vrai, mais pour s'en libérer ou y apporter des tempéraments, il faudrait une décision commune de l'Église.

Différente était l'excommunication prononcée sous Jean-Paul II contre les évêques de la Fraternité Saint Pie X. Ce qu'un pape avait noué, un autre pouvait le dénouer. Encore fallait-il que la cause soit jugée à son mérite. En levant aussi l'excommunication contre un évêque reconnu comme négationniste impénitent, sinon antisémite, Rome allait susciter une inévitable opposition.

Sur la ligne de feu

Plus récemment une autre affaire aura même provoqué une sorte de révolte contre le Vatican. Le mois passé, un prêtre que le pape avait nommé évêque auxiliaire de Linz, en Autriche, l'abbé Gerhard Maria Wagner, a dû remettre sa démission avant même d'occuper son poste.

L'ecclésiastique s'était déjà signalé pour avoir attribué aux «péchés» des habitants de La Nouvelle-Orléans la destruction de cette ville par l'ouragan Katrina. Ses idées sur l'homosexualité «guérissable» n'étaient pas, non plus, passées inaperçues. La nomination a suscité une telle tempête que les évêques d'Autriche ont dû tenir une réunion spéciale pour y faire face.

Partout dans le pays, des fidèles ont inondé les évêques de lettres, d'appels et de messages indignés, certains affirmant qu'ils allaient quitter l'Église. Toutefois, pour plusieurs catholiques, dit-on, l'enjeu dépassait la nomination de l'abbé Wagner. Le journal Die Presse écrira en une: «Son nom représente une lutte d'orientation: faut-il que Linz soi plus fidèle à Rome, ou que l'Église soit plus démocratique et plus ouverte?»

Qu'il s'agisse du scandale suscité par l'excommunication au Brésil ou par le retour au bercail d'un évêque hostile à toute modernisation, ou encore par le choix du pape en Autriche, le coup porté à la crédibilité de l'Église et l'indignation parmi les fidèles ont jeté les évêques sur la ligne de feu. Des épiscopats ont réagi, d'autres sont blâmés pour tarder à le faire. La crise du pouvoir est cependant manifeste.

Certes, dans certaines situations délicates, les Églises nationales feraient face à des dilemmes non moins difficiles à trancher. C'est pourquoi, du reste, en cas de division ou d'hésitation, elles pouvaient depuis longtemps trouver à Rome une autorité capable d'apporter quelque certitude dans la doctrine comme dans la conduite des affaires.

L'adage Roma locuta est, causa finita est (le pape a parlé, l'affaire est classée), attribué à saint Augustin, est admiré en certaines confessions protestantes, parfois minées par de tels problèmes. Sous Jean-Paul II, bien des catholiques étaient en désaccord avec le pape, mais savaient où il logeait. Depuis Benoît XVI, plusieurs ne savent plus s'ils doivent souhaiter que le Saint-Père parle ou qu'il se taise.

Au siècle passé, des catholiques ont quitté l'Église en silence, faute de s'y retrouver ou de pouvoir vivre sous une discipline jugée inflexible. Maintenant, parmi les fidèles qui restent, de plus en plus expriment, au besoin, leur opposition. En même temps, des évêques sont amenés, dans les circonstances, à remettre en question les positions de Rome. Le phénomène est nouveau. Reste à voir quelle réponse y sera apportée.

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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