Revue de presse: Le ROC fissuré par la guerre

Alors qu'au Québec, les journaux sont unanimes à s'opposer à la guerre en Irak, dans le ROC, deux camps s'affrontent clairement.

Parmi ceux qui appuient la guerre et critiquent le choix du gouvernement Chrétien de ne pas y participer, le National Post se distingue. Jeudi et hier, il déplorait que le Canada n'ait pas un leader «de la trempe de Tony Blair» pour guider le pays en cette époque troublée. Nul grand discours passionné ici, déplore le Post en éditorial (alors que Blair a livré une allocution «de 5000 mots»), seulement de petits discours préformatés à la Chambre des communes ou dans les couloirs, devant les journalistes. Avec sa position en retrait, le Canada «devient une autre nation européenne larmoyante» transplantée en Amérique. À un moment critique de l'histoire, le Canada préfère s'en tenir à ce qu'il est: un «fournisseur de pétrole et de pièces d'auto». La position du Canada à propos de l'Irak n'en est pas vraiment une, déplore le Post.

Qu'est-ce qui a motivé le refus canadien, au fond? Le Ottawa Citizen croit que c'est l'antiaméricanisme des élites canadiennes. «Ce n'est un secret pour personne que plusieurs opposants à la guerre n'ont pas comme seule préoccupation le désir d'assurer la sécurité mondiale. Il y a une vieille tradition d'antiaméricanisme au sein des élites canadiennes.»

Plusieurs craignent que l'attitude d'Ottawa n'entraîne une détérioration des rapports entre les États-Unis et le Canada. Depuis plusieurs semaines, des chroniqueurs de la chaîne Sun mais aussi de CanWest (le Ottawa Citizen, par exemple) déplorent la collection d'insultes antiaméricaines émanant du camp libéral: depuis l'affaire Ducros (cette conseillère de Chrétien qui a traité Bush de «moron») jusqu'aux commentaires, cette semaine, du ministre libéral Herb Dhaliwal, selon lequel le président américain est «un homme d'État raté», en passant par les propos de la députée Carolyn Parrish: «Ces maudits Américains! Que je hais ces salauds!»

Pour Greg Watson, du Ottawa Sun, les libéraux de Jean Chrétien mordent ainsi «la main américaine qui nous protège». Le National Post craint qu'en «faisant passer notre "dévotion multilatéraliste" avant la fidélité à notre plus grand allié et avant cette cause juste que constitue la libération de l'Irak, le gouvernement a sérieusement endommagé la position internationale du Canada».

John Downing, du Toronto Sun, affirmait mercredi que «ce refus va finir par nous heurter dans le porte-monnaie et dans notre conscience». Mark Bonokoski, lui aussi du Sun, se rassure et prétend que les Américains n'en auront pas contre les Canadiens ordinaires: «C'est au gouvernement qu'ils s'en prendront.» D'autres affirment que les Canadiens, comme individus, vont en souffrir. John Downing, dans le Toronto Sun, écrivait mercredi que sa filleule, «qui porte un patronyme très courant au Québec, est traitée différemment dans son milieu de travail parce que les gens croient qu'elle est Française. Et dire que l'épithète "canadienne" n'est même plus une excuse valable!» depuis que le gouvernement Chrétien a décidé de ne pas suivre les Américains. (Et si la dame en question portait un nom arabe?)

À noter: une province a presque décidé de suivre les Américains contre l'avis d'Ottawa: l'Alberta. En effet, le premier ministre Ralph Klein a fait parvenir une lettre d'appui au président Bush, cette semaine, par l'entremise de l'ambassadeur des États-Unis à Ottawa. Dans sa missive, Klein salue le «leadership exemplaire» du président et lie la guerre en Irak et les attentats du 11 septembre 2001. Certains chroniqueurs, comme Rick Bell, du Calgary Sun, ont qualifié l'initiative du premier ministre d'opportuniste: «Ralph sait parfaitement ce que les Albertains souhaitent entendre.» Alors que d'autres, comme Neil Waugh, du Edmonton Sun, ont salué le geste et l'ont expliqué ainsi: «De plus en plus, le Canada devient le pays de deux nations: la nation d'Ottawa — avec ses antiaméricains agressifs — et la nation de l'Alberta.»

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Le Toronto Star est un des journaux qui s'opposent le plus à l'intervention américaine. En éditorial jeudi, il écrivait que cette guerre, «sur le plan moral, est une erreur» et qu'elle arrive à un «mauvais moment», sans compter que sa «légalité est douteuse».

Plusieurs invoquent l'identité canadienne pour justifier le refus. «Nous ne sommes pas de faux Américains mais de vrais Canadiens», écrit Catherine Ford dans le Calgary Herald. Et à quoi excellons-nous comme nation? À faire la paix, répond-elle. Si les médias, aux États-Unis et au Canada, sont souvent en faveur de la guerre, dit-elle, c'est que la guerre «est un bon spectacle». Le Canada doit se préparer à gagner la paix et à reconstruire l'Irak, dit Ford. Au sujet de la reconstruction, le Globe and Mail dénonçait jeudi le gouvernement américain qui, selon un rapport révélé récemment, se préparerait à favoriser indûment les entreprises américaines au moment de la reconstruction.

Tom Brodbeck, dans le Winnipeg Sun, écrivait hier que les «Canucks» peuvent être fiers du refus de leur gouvernement. «Les États-Unis ont décidé de lancer une attaque préventive contre un pays qui ne pose pas de menace immédiate, sans l'approbation des Nations unies et sans l'appui du reste du monde.» Brodbeck dit ne pas comprendre que tant de ses concitoyens se disent «honteux d'être Canadiens» dans les circonstances. «Le Canada n'avait pas voulu participer à la guerre du Vietnam. Et nous avons toujours conservé nos relations diplomatiques avec Cuba. [...] Si George Bush décidait de sauter d'un pont, faudrait-il le suivre?» Brodbeck croit qu'il ne faut pas craindre pour les relations Canada-États-Unis.

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Malgré la guerre, les médias du ROC n'oublient pas les élections québécoises. John Ibbitson, lundi dans le Globe, qualifiait le Québec de «sick man of North America». Il soutenait que l'économie du Québec est en stagnation, en raison des politiques fiscales du Parti québécois. En 1997, avançait-il, la taille de l'économie du Québec comptait pour 52,4 % de celle de l'Ontario. En 2001, cette proportion en était à 50,6. (Et en 2003?) Le taux de chômage au Québec est de 8,6 % alors que la moyenne canadienne est de 7,7 % et que celle de l'Ontario est de 7,1 %. Pour cette raison, le Québec n'arrive pas à retenir ses immigrants. «Si le Parti québécois était réélu, le Québec pourrait reculer encore et encore», prédit Ibbitson.

Voyant le Parti québécois remonter dans les sondages, Ted Byfield, du Edmonton Sun, écrivait mardi que les Québécois ont compris comment fonctionne le Canada: il faut élire un gouvernement qui met un fusil sur la tempe d'Ottawa. «C'est pourquoi Ottawa s'occupe de toutes ses doléances.» Byfield y voit un modèle pour l'Alberta.

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