Essais québécois - La longue marche des femmes québécoises

C'est l'une des qualités de la culture militante que de cultiver le souci de l'Histoire. Souvent exclus de l'Histoire officielle, les groupes revendicateurs (politiques ou identitaires) s'approprient ainsi un passé de luttes que certains veulent leur nier et ils se donnent, ce faisant, une inspiration pour la suite du combat.

Le féminisme québécois raconté à Camille, de Micheline Dumont, s'inscrit dans cet esprit. «Le féminisme québécois s'est renouvelé plusieurs fois en un siècle, écrit l'historienne, et il semble bien qu'il soit à la veille d'une transformation de ses effectifs et de ses actions. Plus que jamais il faudra compter sur la jeune génération. Et elle pourra mieux agir si elle connaît l'histoire de cette lutte séculaire, si elle sait où trouver les informations indispensables. On l'aura compris, c'est l'objectif de ce récit adressé à Camille.»

Vulgarisatrice hors pair, Micheline Dumont a trouvé le ton juste pour raconter la longue marche des femmes québécoises à sa petite-fille. Riche d'un luxe d'informations historiques essentielles présentées avec simplicité et enthousiasme, cet essai est le beau récit d'une conquête qui reste à parachever.

Dans le Québec de la fin du XIXe siècle, les femmes sont exclues de l'éducation supérieure et subissent le «double standard» en matière de morale sexuelle: «Une jeune femme qui se marie doit être vierge. Un jeune homme qui se marie doit avoir de l'expérience.» Elles sont considérées comme des incapables devant la loi et ont perdu le droit de vote qu'elles avaient au début du siècle.

Un peu partout dans le monde, elles commencent à s'organiser pour revendiquer leurs droits. En France, Alexandre Dumas fils, qui veut les ridiculiser, les qualifie de «féministes». Vers 1880, le terme sera récupéré dans un sens favorable par la militante Hubertine Auclert. Il désigne, dès lors, «l'ensemble des mouvements qui contestent la place subordonnée des femmes dans la société et formulent des revendications pour défendre leurs droits». L'infériorité postulée des femmes, clament ces militantes, n'est pas naturelle, mais culturellement imposée. Les femmes ont droit aux études, au travail rémunéré, à l'autonomie juridique et au suffrage.

Au Québec, ce sont d'abord des femmes issues de l'élite qui se lanceront dans la lutte. Elles s'appellent Joséphine Marchand-Dandurand et Marie Lacoste-Gérin-Lajoie. Elles militent pour l'instruction supérieure des filles, la tempérance (pour contrer la violence faite aux femmes) et contre la mortalité infantile. Devant l'hostilité d'une bonne partie du clergé et de la société, elles doivent y aller doucement. «Nous étions un tel objet de scandale, en certains milieux, expliquait Marie Gérin-Lajoie, que sans la sympathie que nous témoignaient l'évêque et quelques membres du clergé, nous aurions été mises au ban de la société.»

Dans les années 1910, menées par Idola Saint-Jean, les militantes entreprennent la lutte pour le vote féminin. En 1913, dans Le Devoir, Henri Bourassa mène la charge contre elles en présentant le féminisme comme «une menace pour la famille et la civilisation canadienne-française». Deux ans plus tard, le ministère de l'Agriculture du Québec, pour leur faire contrepoids, fondera les cercles des fermières. En 1918, par opportunisme, mais tout de même, le gouvernement fédéral de Borden accordera le droit de vote aux femmes. Au Québec, Godbout fera de même en 1940. En France, elles n'obtiendront ce droit qu'en 1944.

Stimulé par ces victoires difficilement arrachées, le mouvement des femmes ne désarmera plus. Suivront, jusqu'à aujourd'hui, les luttes pour l'amélioration de la condition des ouvrières (Léa Roback, Madeleine Parent) et des institutrices (Laure Gaudreault), pour les allocations familiales, les droits civils des femmes mariées, la décriminalisation de l'avortement, la reconnaissance de la création artistique au féminin, la féminisation de la langue, les congés de maternité, la mise en place d'un réseau de garderies et plusieurs autres, dont le nécessaire combat contre la violence faite aux femmes. Les figures de Thérèse Casgrain, Claire Kirkland, Lise Payette, Mary Two-Axe Early et Françoise David appartiennent à cette histoire.

Dans les années 1970 apparaît un féminisme radical «qui ambitionne de transformer la société» et qui tient souvent un discours très dur sur les hommes, qui tranche avec le féminisme réformiste «qui souhaite améliorer la société». Entre les deux tendances, Micheline Dumont refuse de choisir. Tous ces combats, suggère-t-elle ainsi, sont les siens. Cette position, me semble-t-il, l'empêche de se questionner avec toutes les nuances nécessaires sur le backlash antiféministe qu'elle évoque ensuite et sur l'absence de relève féministe des années 1990.

Ne peut-on pas croire, en effet, qu'un certain radicalisme féministe — «Le féminisme, c'est la théorie. Le lesbianisme, c'est la pratique», affirmaient des militantes — a heurté des compagnons et des compagnes de route du mouvement? Certes, ce backlash fut notamment le fait d'incorrigibles misogynes, mais il ne résume pas les réserves entretenues à l'égard d'un certain féminisme agressivement victimaire par une foule de sympathisants.

On me pardonnera ce plaidoyer pro domo, mais quand Micheline Dumont me range dans le camp des antiféministes parce que je refuse d'attribuer une signification politique au délire de Marc Lépine, elle m'exclut, et plusieurs jeunes femmes du même coup, d'un combat dont je partage pourtant l'essentiel des objectifs. Ce n'est pas là un réflexe très mobilisateur.

Cet accrochage, soyons clairs, n'entache pas le message fondamental que lègue Micheline Dumont à sa petite-fille et aux autres: sans le constant rappel à l'ordre que lui lance le féminisme, l'humanisme serait condamné à l'inachèvement.

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louisco@sympatico.ca

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Le féminisme québécois raconté à Camille

Micheline Dumont

Remue-ménage

Montréal, 2008, 248 pages

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