Mieux vaut être riche quand on est malade

Mes rares expériences avec le réseau québécois de la santé remontent à cette époque heureuse où les urgences n'étaient pas bondées et où chacun possédait un médecin de famille. C'est dire mon âge avancé. Me basant sur les statistiques et mes expériences à l'étranger, je persistais à en défendre la qualité même si je ne le fréquentais pas. Notre performance est plus qu'honorable, je persiste à le penser. La grogne populaire m'étonnait, l'accent mis sur les urgences engorgées aussi. Quelques petites déconvenues personnelles m'ont éclairé sur un sentiment de frustration qu'exploitent beaucoup les politiciens et les médias.

De retour d'un long séjour à l'étranger, je me retrouvai ici affligé d'un malaise sans gravité mais qui minait ma vie. Je cherchai donc de l'aide. Il existe trois portes d'entrée dans le système pour celui qui ne sait rien comme moi: les CLSC, le médecin personnel ou l'urgence. Comme des centaines de milliers de Québécois, je n'ai pas de médecin. Mon CLSC n'a pas de médecin et je ne voulais pas encombrer encore plus une urgence avec mon problème mineur médicalement, mais fondamental pour moi. Parmi mes relations, il y a un ami urgentologue. Je l'ai appelé pour lui demander conseil. Il m'a répondu de venir à l'urgence de son hôpital. Personne à l'urgence ne semblait souffrir de plus grand bobo que le mien. Des toux pas trop pernicieuses, des enfants qui pleurent, mais une salle pleine. Un peu d'attente, quelques examens consciencieux et je repartis avec une ordonnance qui devait régler mon problème. Avoir des relations, c'est être riche.

Quelques semaines plus tard, je fus affligé d'une extinction de la voix qui empira au point que je fus obligé de refuser de prononcer des conférences et de donner des entrevues. Je n'ai toujours pas retrouvé ma voix, ce qui réjouit beaucoup de mes proches qui pensent que je parle à tort et à travers. Une parente qui oeuvre dans le système public me parla des cliniques sans rendez-vous qui font partie du système public dans lequel je souhaite demeurer. Dans la première, je fus étonné de voir des gens allongés dans le corridor, une majorité d'immigrants tenant des enfants qui hurlaient ou dormaient. La salle d'attente débordait, pas une chaise n'était libre. La réceptionniste me demanda de revenir quatre jours plus tard à 7h30 du matin pour m'inscrire enfin d'être vu cinq jours plus tard. À peu près le même scénario se répéta dans la seconde clinique. Pourtant, dans les deux cas la réceptionniste m'avait assuré au téléphone que je pouvais me présenter n'importe quand sans aucun problème.

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À ce moment, je suis presque complètement aphone, je peine à commander un plat au restaurant. Ma fille me dit d'aller dans le privé. Horreur! Mais, merde, je dois gagner ma vie et continuer à emmerder mes semblables. Mardi, je téléphone. Le ton est affable, on sent la réceptionniste qui sourit. Elle me propose un rendez-vous pour le jeudi. Coût pour l'ouverture d'un dossier: 60 $ payables immédiatement par carte de crédit. Coût de la consultation: 100 $ payables sur place. La clinique est presque luxueuse, salle d'attente avec revues récentes, machines à café, GameBoy pour les enfants, ordinateur avec Internet. Le médecin me reçoit à l'heure prévue, m'explique que je dois voir un spécialiste et que l'infirmière va m'organiser un rendez-vous. J'imagine deux mois d'attente, trois probablement. Elle se met derechef au téléphone et me trouve un rendez-vous avec un ORL pour le 11 mars. Je trouve cela un peu loin. Je ne connais vraiment pas le Québec. L'infirmière me dit qu'elle va trouver mieux et qu'elle me rappellera. Je la trouve gentille, mais je n'y crois pas. Je passe à la caisse. Ce n'est plus 100 $ pour la consultation, mais 150 $ parce qu'il y a eu référence et suivi. On m'a dirigé vers une clinique de radiologie dans le même bâtiment. C'est gratuit et il y a seulement 30 minutes d'attente. Mes sinus vont bien. J'ai perdu deux heures. Je rentre à la maison. Le téléphone sonne. C'est l'infirmière gentille de la clinique privée. Elle se réjouit pour moi: j'ai un rendez-vous avec un célèbre ORL de Westmount mardi prochain, dans quatre jours.

Que fait le travailleur qui est miné par la même inquiétude que moi? Il va payer 210 $ pour avoir un rendez-vous et du café dans une clinique privée? Non. Il demande congé à son patron qui lui retiendra son salaire. Il se pointe à 7h30 dans la clinique supposément sans rendez-vous. Il perd une journée, il s'emmerde et il pense que le système ne fonctionne pas. Il se plaint dans une ligne ouverte. Mario Dumont reprendra sa plainte à TQS. Ou encore, et c'est ce qui explique les salles d'attente qui débordent à l'urgence, il se rend dans un hôpital, avec sa grosse grippe, sa bronchite, son acidité stomacale, sa légère douleur là où le coeur n'est pas. Il plombe le système parce qu'il est plus pauvre que moi.

J'ai vécu une expérience pénible à Paris. Une chambre infestée par des puces de lit. Je me réveille plein de rougeurs et les yeux bouffis. La pharmacienne me dit qu'elle ne peut rien faire mais qu'elle peut m'organiser un rendez-vous avec un médecin. Je pars dans deux jours. «Vous aurez un rendez-vous aujourd'hui monsieur.» Ce qui fut fait deux heures plus tard à 100 mètres de la pharmacie.

Parlant de santé, ils pètent de santé, les dirigeants de la Caisse, Jean Charest et sa madame sacoche. Les premiers évoquent quelques erreurs médicales que la physio pourrait réparer. Les seconds faisaient confiance au système. Et en plus, ils nous assurent qu'ils ne savaient pas que la maladie se répandait dans leur hôpital. Rions.

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