L'art contre l'amnésie et la bêtise

Il y a une couple de mois, en visite à Québec, j'ai accroché un roman sur un rayon de la bibliothèque de mes parents: Poussière sur la ville d'André Langevin, dans l'édition originale de 1953. Les livres semblent conserver une mémoire de leur parcours. Racornis par les mains qui les ont parcourus pour la première fois. Sur le papier poreux à l'époque, des émanations demeurent, des traces de doigts, des souvenirs inconnus.

Ma dernière lecture de Poussière sur la ville était lointaine. Sa modernité, son spleen, la qualité de son écriture s'estompaient dans le brouillard. Le récit est une sorte de blues, avec un héros médecin sans certitudes, englué dans un mariage raté, accueillant l'amant de sa femme sous son toit. Bientôt rejeté par la communauté d'une ville minière, inapte à comprendre ses mobiles profonds. On peut imaginer ce qu'un roman pareil, tissé d'ambiguïtés, de contradictions, pouvait avoir de choquant en pleine Grande Noirceur. Il choqua donc.

Lorsque André Langevin est mort en fin de semaine, cette impression de l'avoir récemment fréquenté m'a rendu son départ plus douloureux, lui qui avait choisi à travers son chef-d'oeuvre d'explorer les désarrois et les aspirations d'un homme en butte aux conventions sociales, qui préfigurait les ambivalences de notre temps. Et cette écriture fine...

Poussière sur la ville, longtemps étudié à l'école, a hanté la mémoire collective, mais son auteur était un peu relégué à l'histoire. Parfois, la mort, en son ironie noire, offre une seconde vie à une oeuvre d'hier. Et on souhaite aux lecteurs de le redécouvrir.

Ce fut un roman important pour le Québec, porte entrouverte à notre ère du doute, impressionniste aussi: cette pluie, cette neige, cette poussière, cet alcool ingurgité, cette poussière d'amiante étouffant la petite ville, pénètrent dans les pores du livre comme l'esprit du lecteur. Langevin peignait les désirs impossibles à étreindre: «Il se terre en elle un être qui ne m'appartient pas, que je n'atteindrai jamais», soupirait le narrateur. Arthur Lamothe porta le roman à l'écran en 1967 sans en rendre la lancinante déchirure. Il aurait fallu la souplesse des oeuvres de la Nouvelle Vague, à la caméra agile, pour en traduire ces silences étouffés.

Rareté oblige, la littérature québécoise, encore balbutiante au cours des années 50, pouvait créer un événement durable autour d'un livre majeur. Aujourd'hui, sous la masse des publications, comment émerger du lot? Un titre est la «saveur de la semaine», vite chassé. Au suivant! N'allons pas décrier la vitalité de l'édition québécoise, mais ancrer une oeuvre importante sur la durée paraît désormais une entreprise ardue. Et avec l'avènement des livres diffusés sur la Toile, de nouveaux rapports littéraires se créeront, dont la nature nous échappe encore.

Alors, on revisite les classiques du passé, en songeant qu'ils ont germé en une ère géologique différente, dont on respire l'odeur sur les vieux exemplaires poussiéreux, mieux qu'à travers une réédition, en touchant du doigt, de page en page, l'étrange passage du temps.

***

La littérature s'était également mariée cette semaine à un autre art: la musique. C'était au concert d'Angèle Dubeau et de son groupe La Pietà, dans le cadre du festival Montréal en lumière, en contrepoint à la sortie du disque. Clou du programme: Albert Millaire lisait des extraits de Rabelais tirés de l'épopée de Gargantua.

J'aime La Pietà, cet orchestre de filles arrimées à leurs instruments à cordes ou au piano. Sur scène, elles arborent quelque chose de rouge, aux pieds, à la taille, à l'épaule... Et le Stradivarius d'Angèle Dubeau, qu'elle qualifiait comiquement l'autre soir de «vieux violon italien d'occasion», possède des sonorités tellement chantantes.

À l'énergie et à la virtuosité de cette musicienne s'ajoutait la voix d'Albert Millaire, parfois enterrée par les instruments, un peu hésitante ici et là, mais modulée elle aussi sur les mots de Rabelais.

Ça paraît presque un luxe aujourd'hui de pouvoir entendre de grands textes littéraires, de moins en moins connus du public, soudain servis en musique. Une amnésie culturelle collective les engloutit ailleurs. Rabelais survivait au théâtre Maisonneuve, avec son langage du mythe et son humour pour en déjouer les codes.

J'aime retrouver des oeuvres phares d'ici et d'ailleurs, presque en chant du cygne. Car qui les connaîtra demain? J'aime la culture en marche, essaimant partout. J'aime voir nos artistes québécois s'adresser à nous, comme aux publics du monde. Ces mêmes artistes à qui des décrets absurdes coupent les jambes pour leurs tournées internationales... J'aime l'art souverain, seul capable de défier la mémoire en fuite et les politiciens en tort.

***

otremblay@ledevoir.com

À voir en vidéo