En aparté - La fin du livre

C'était à Londres. La soirée avait été fantastique, semble-t-il. À l'époque, tout de cette ville se dissimulait derrière un nuage de brumes industrielles, aussi bien les basses oeuvres de Jack l'Éventreur que les enquêtes imaginaires de Sherlock Holmes. Perdue dans ses voiles de l'ère victorienne, l'Angleterre rêvait de l'Égypte et de batailles perdues en Afghanistan, tout en continuant de piller le vaste monde. L'Empire et le capitalisme industriel étaient à leur apogée. Une large partie de Londres croupissait pourtant dans une misère abyssale décrite dans les romans de Charles Dickens.

Ce soir-là, rapporte Octave Uzane dans La Fin des livres, les membres de la Royal Institution s'étaient réunis pour discuter d'un sujet grave: la fin des livres. Tout avait une fin, bien sûr. Les livres aussi, forcément. Devant les augustes membres de l'institution, sir William Thompson avait déjà annoncé, à la suite de savants calculs prenant en compte la chaleur solaire, que la fin du monde humain devait se produire dans exactement dix millions d'années.

Restait donc à prévoir quelques fins intermédiaires avant cette apocalypse. À ce chapitre, il fallait considérer avec attention la fin du livre, cette source de la pensée humaine. Pour quand devait-on l'envisager au juste?

Philologues, historiens, journalistes, statisticiens et simples curieux ne s'entendaient pas ce soir-là pour déterminer le moment exact où le livre cesserait d'être en usage. On savait bien pourtant que «la photographie en couleur, la photogravure, l'illustration documentée» suffiraient bientôt «à la satisfaction populaire». Sans parler bien sûr des progrès des enregistrements. On découvrirait bientôt, forcément, «la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles».

Le monde de demain n'aurait plus besoin de cette artillerie de la pensée qu'est le livre pour se faire l'interprète de ses sentiments. Tout serait disponible selon des modèles préétablis, en vertu de procédés mécaniques très divers mais parfaitement exacts qui évoqueraient la douleur, la joie, la terreur, l'accablement, bref toute la gamme des sentiments humains, sans jamais s'appuyer sur la littérature.

«Words, words words!» Tout n'était jusque-là que mots. Et bientôt, peu importe les mots, on ne les lirait plus.

Les efforts pour accélérer ce cours naturel de l'histoire avaient déjà été très nombreux. Au Yucatán, devant l'église de Valadolid, presque tous les livres des Mayas avaient été réduits en cendres en 1561. En Europe, on n'hésitait pas à condamner à mort aussi bien les livres que leurs auteurs. L'Inquisition et la bêtise font leur oeuvre. Au XVIIIe siècle, la Cour du Parlement de Bretagne, entre autres, condamne très volontiers des livres à «la lacération et [à] la destruction par le feu», tandis que l'auteur est exécuté ou enfermé à vie dans une «place forte».

Depuis, bien sûr, tout continue. Les immenses autodafés des nazis. La condamnation de Salman Rushdie, de Talisna Nasreen et de bien d'autres. Vous vous souvenez, chez nous, du cas d'André Pratte, triste sire de La Presse condamné à l'unanimité par l'Assemblée nationale pour un livre pourtant tout à fait insignifiant? Encore cette semaine, un auteur australien du genre raté vient d'échapper à la prison en Thaïlande pour avoir publié, dans un roman, une critique de la famille royale.

À la fin du monde, la déchéance de l'univers du livre doit s'accélérer, du moins selon les brillants salonards réunis dans ce Londres suffisant auquel s'opposait Oscar Wilde. Mais comme tout ne va pas très bien pour les livres depuis toujours, comment dire où et quand tout cela s'arrêtera?

À lire quelqu'un comme Alberto Manguel aujourd'hui, il semble que la disparition du livre soit toujours au programme pour le XXIe siècle. La mort qui s'avance pourrait d'ailleurs emprunter un cheval de Troie sous forme de livre, estime l'essayiste. «Pris entre le stratège en marketing éditorial et l'acheteur responsable pour les grandes enseignes de librairie, et peut-être aussi moins consciemment attentifs à leur responsabilité, les éditeurs, les écrivains qui enseignent la création littéraire et presque tous les participants à l'industrie du livre sont devenus, dans une large mesure, des éléments d'une chaîne de fabrication produisant des artefacts destinés à un public qui n'est plus constitué de lecteurs (au sens traditionnel) mais de consommateurs.» Nous voici à l'ère des «produits culturels» plutôt que des vrais livres, plaide Manguel dans La Cité des mots.

Dans la revue Argument, Daniel Tanguay, un professeur de l'Université d'Ottawa, laisse entendre de son côté que, chemin faisant, on est aussi à détruire l'esprit des bibliothèques. A-t-il raison de regretter que les bibliothèques soient passées de lieux fermés sur eux-mêmes, «en retrait de la société», à des lieux d'ouverture à la pulsation du monde?

Les livres ont leur destinée funeste bien visible à l'horizon, disait-on à Londres en cette soirée du XIXe siècle. «Cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s'accomplir: le livre imprimé va disparaître!» Constat catégorique, impérieux, définitif. Et pourtant, cent ans plus tard, nous lisons toujours. Le livre est peut-être encore et toujours à la veille de mourir, mais il n'est pas interdit, en attendant, de continuer de goûter aux plaisirs de ses étoiles.

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jfnadeau@videotron.ca

La fin des livres

Octave Uzanne, Éditions Manucius, Houilles, 2008, 44 pages

La Cité des mots

Aberto Manguel, Traduction de Christine Le Boeuf, Actes Sud/Leméac, Arles, 2009, 164 pages

Argument

«L'art de lire en suspens», Hiver 2009, Presses de l'Université Laval, Québec, 2009, 166 pages

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