La mère morte

Gilles Chagnon devant le portrait de sa mère. Photo; Benoît Beaudoin
Photo: Gilles Chagnon devant le portrait de sa mère. Photo; Benoît Beaudoin

C'est un petit livre à la couverture toute noire. Un livre sur la mort. La mort de la mère, vécue par le fils. Elle a 88 ans, son corps l'a lâchée, son heure a sonné. Il est à ses côtés.

C'est lui qui raconte, décrit son agonie à elle, parle de sa douleur à lui. Sans en remettre jamais. Sans se complaire. Mais en demeurant toujours au plus près de ce qui advient.

C'est un témoignage unique, très personnel, sur ce qu'il y a de plus universel. La mort de la mère. La vieillesse, la maladie, le corps qui dépérit. La mort tout court, qui guette.

C'est plus qu'un simple témoignage, en fait. C'est une tentative de s'approprier la mort de la mère, la mort tout court, pour en faire quelque chose de beau. Ce n'est pas triste, c'est lumineux.

Le titre: Elle arrive avec l'été. C'est-à-dire, elle, la mère. Morte à l'hiver. Passée de l'autre côté, oui. Mais réconciliée avec sa propre mort. En quelque sorte.

Du moins, c'est ainsi que le fils aime se l'imaginer. En train de lui dire: allez, tout va bien pour moi de ce côté, je n'ai plus de corps, moi qui t'ai donné la vie, mais j'arrive, j'arrive avec l'été. «C'est maintenant que la liberté commence, viens, laissons le soleil nous inonder de lumière fraîche et blanche.»

C'est là-dessus qu'on referme le livre. C'est déjà le début d'autre chose. Mais nous, nous sommes encore derrière. Dans le moment juste avant. Avant que la mort advienne. En plein hiver.

C'est le moment que décrit le mieux l'auteur, Gilles Chagnon. Non pas tant comme le psychanalyste et psychiatre qu'il est dans la vie. Mais comme un fils qui va perdre sa mère, tout simplement. Sa mère, devenue son enfant.

Son récit, il le construit en boucles. D'abord, un condensé de ce qui va se passer. Ensuite, le détail, la broderie. La reconstitution minutieuse des événements. Entremêlée de souvenirs.

Souvenirs de son enfance à lui, auprès d'elle. Moments de grâce à quatre ou cinq ans, alors que le reste de la famille est absent. Tino Rossi chante, la mère repasse les vêtements. Le temps s'arrête.

Plongée dans le passé, la jeunesse de la mère aussi. Ce qu'il en sait. Le travail en usine, «l'enfer» que c'était pour elle et sa jeune soeur morte trop top. Les grands-parents qu'il n'a jamais connus: la grand-mère morte dans la fleur de l'âge, une «sainte», le grand-père alcoolique, déchu.

Ça revient par bribes, au cours du récit. De petits indices, ici et là, sur qui était cette femme, Pauline Daigle, mère de Gilles Chagnon. Mais on ne s'appesantit pas. On ne tente pas de recoller tous les morceaux, de sa vie à elle, de sa vie à lui. Là n'est pas le propos.

Ce qu'on sait, c'est qu'il y a ça, un jour: la voix de la mère, au téléphone, cassée, à bout de souffle; elle est fatiguée, dit-elle. Puis, une chute dans la nuit. Et l'hôpital, inévitable.

Est-ce la dernière fois qu'elle voit sa maison? Que va-t-il se passer maintenant? Combien de temps devant? «Elle voudrait encore un peu de cette vie qu'elle aime, elle sait qu'elle a quatre-vingt-huit ans, elle ne se plaint pas; un jour s'achève, un autre encore?»

Il y a l'inquiétude qui la gagne. Et la dignité qu'elle garde. «Ses yeux seraient ceux d'une enfant tapie dans le noir pendant qu'il y a des bombardements tout autour. Au milieu de cette inquiétude, elle reste digne, inspirée.»

Il y a le déchirement. La lutte. Entre le désir de vivre et le désir d'en finir. La lucidité, aussi: «Je ne sortirai plus d'ici.» La lucidité de la mourante: «Ma vie est finie.»

Pas de secours possible, pas de recours. La religion de son enfance, elle lui a tourné le dos depuis longtemps. Elle ne croit pas à l'au-delà. C'est ce qu'elle confie à son fils, en tout cas.

La fin est proche, elle le sait, il le sait. «La fin du monde est là, entre nous deux. Nous le savons tous les deux intensément, nous nous maintenons dans une intelligence terrible, l'intelligence de la fin. Et pourtant, il y a aussi la douceur de la présence, de la conversation, de l'après-midi qui s'écoule.»

Peu à peu, l'abandon. «Nous sommes entrés dans le temps de l'agonie.» La morphine s'en mêle. «Je suis avec elle dans l'espace gris et dévasté de la présence, plus de parole, plus de regard, plus de sourire de reconnaissance, que la respiration qui perdure.»

L'odeur, aussi. L'odeur de la mère, tout à coup, qui afflue, «cette complexion unique, irrémédiable». Quelque chose qui remonte à loin, qui évoque un «plaisir lointain d'avant la mémoire».

Puis, c'est l'attente. L'attente de la fin. Comment accepter de la laisser partir? Comment, quand, acceptera-t-elle, elle, de partir? Est-ce son corps ou son esprit qui décide?

Ça y est. Elle le fait. «Elle le fait avec beaucoup de grâce. Elle quitte avec beaucoup de grâce.» Qui aurait dit cela? «La beauté des mourants, dans cette solitude extrême, comment la traduire? Comment rendre compte de cet état terminal, absolument inattendu, de ma mère ce samedi-là?»

L'accompagnement dans la mort. C'est ce que ce livre traduit. Nous fait voir, au plus près. Et puis ensuite, quand c'est vide, quand l'autre est partie. «Comment s'habituer à ne plus l'entendre, à ne plus la voir?»

Il reste la vie qui appelle. Et il reste l'écriture, oui. «L'urgence d'écrire est arrivée avec son déclin, écrire c'est revêtir une cotte de mailles invisible pour pouvoir affronter le monstre aux mille mains qui emporte tout, et aujourd'hui dans ce tout il y a le corps de ma mère.»

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Collaboratrice du Devoir

Elle arrive avec l'été

Gilles Chagnon, Éditions du Passage, Montréal, 2009, 152 pages

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