La petite chronique - Entre le tout et le rien

On s'est souvent demandé ce qu'était la littérature. Sans y réussir, évidemment, puisqu'on est dans l'indémontrable. Qu'est-ce qui fait qu'un livre est littéraire et un autre non? Le sujet? Combien de romans parfaitement insignifiants n'ont-ils pas été écrits à partir de sujets historiquement importants? En revanche, ne trouve-t-on pas des proses splendides écrites à partir de faits anodins?

In Memoriam, de Stéphane Audeguy, est un recueil d'a-necdotes à propos de la mort de personnages la plupart du temps célèbres. Si le thème peut paraître macabre, le traitement qu'apporte l'auteur est léger. Une lecture divertissante sans plus.

Si on peut faire l'impasse sur cette fantaisie, on aura intérêt à lire la correspondance entre Philippe Jaccottet et Giuseppe Ungaretti. Commencée en 1946, elle s'achève à la mort du poète italien en 1970.

Point n'est besoin d'être familier de l'oeuvre de l'un ou de l'autre de ces écrivains pour prendre connaissance de lettres souvent écrites dans la ferveur. Lorsque Jaccottet rencontre Ungaretti pour la première fois, il ne connaît ni son oeuvre ni l'italien. L'auteur de Vie d'un homme a presque 40 ans de plus que celui qui deviendra son traducteur. Une relation fondée sur une admiration mutuelle s'établit rapidement. Jaccottet se refuse alors de parler en public, n'aime pas le luxe, se contente d'hôtels où il «loge aussi modestement que possible». Même si la réputation du poète italien devient universelle, qu'il reçoit prix et distinctions, les liens entre les deux hommes ne se rompent pas. Ungaretti sait qu'il a trouvé en son confrère suisse un traducteur et un écrivain exceptionnels. S'il n'existe qu'une seule raison de lire cette correspondance, c'est à n'en pas douter l'ardeur et la fidélité que mettent les deux épistoliers dans leurs rapports. Rarement a-t-on rendu à la littérature un hommage d'une aussi grande teneur.

Charles Dantzig, dont on n'a pas oublié Le Dictionnaire égoïste de la littérature française, qui reparaît ces jours-ci en poche, publie un bien étrange livre sous le titre d'Encyclopédie capricieuse du tout et du rien. Le Robert définit l'encyclopédie comme un ensemble de connaissances. Des connaissances, il y en a à satiété dans ce volumineux fourre-tout.

Dantzig a beaucoup lu. Il l'a prouvé avec son Dictionnaire. Cette curieuse encyclopédie nous apprend qu'il est aussi observateur de la vie sous toutes ses formes. Il peut tout aussi bien nous entretenir d'un auteur oublié du XVIe siècle (Christolfe de Beaujeu) que de personnalités évanescentes dont Paris-Match fait son miel.

Ce livre est à la fois irritant et fascinant. Entendez par là qu'il nous fait passer par des impressions de lecture diverses. Il multiplie les listes. Certaines sont hilarantes, d'autres sont inutiles. Dantzig apparaît comme un contemporain cultivé, curieux de tout, un brin snob, amateur de villes, aussi à l'aise à Rome qu'à New York, volontiers frondeur et pourtant porté vers l'extase.

On a compris que l'objet qu'il nous propose a de quoi irriter. Que l'on soit dans le domaine privilégié des pulsions et révulsions purement personnelles ne fait pas l'ombre d'un doute. Avec le résultat qu'à une bonne dizaine de reprises m'est venu le désir de refermer cette fausse encyclopédie.

Mais que pensez-vous de ce livre, à la fin? êtes-vous tenté de me demander. Tout et rien, pour en revenir à son titre. Je le conserve près de ma table de chevet. On ne sait jamais. De sa consultation dépend l'état dans lequel je dormirai. Rêve ou cauchemar, c'est selon.

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Collaborateur du Devoir

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In Memoriam

Stéphane Audeguy, Gallimard, «Le Cabinet des lettrés», Paris, 2009, 112 pages

Correspondance 1946-1970

Jaccottet/Ungaretti, Gallimard, «Les Cahiers de la NRF», Paris, 2008, 246 pages

Encyclopédie capricieuse du tout et du rien

Charles Dantzig, Grasset, Paris, 2009, 790 pages

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