Essais québécois - L'islam est-il un humanisme ?

Contrairement à certaines idées reçues, l’islam respecterait la liberté de religion et professerait l’égalité entre les hommes et les femmes.
Photo: Jacques Nadeau Contrairement à certaines idées reçues, l’islam respecterait la liberté de religion et professerait l’égalité entre les hommes et les femmes.

Avocate québécoise d'origine algérienne, Samia Amor est croyante. Le Coran est son guide. Dans L'Islam, un petit ouvrage qui paraît dans la collection «25 questions» chez Novalis, elle présente une vision rassurante de sa confession religieuse.

Selon elle, en effet, «le prophète a répandu un message dans lequel l'organisation conjugale, familiale et sociale islamique utilise l'instrument de la délibération qui n'a rien à envier à la démocratie en tant que forme de délibération». Contrairement à certaines idées reçues, répandues même dans la communauté musulmane, l'islam respecterait la liberté de religion et professerait l'égalité entre les hommes et les femmes.

Samia Amor reconnaît que deux versets coraniques attribuent à l'homme une forme d'autorité sur la femme, mais elle précise que cette autorité est plus un devoir qu'un privilège et doit être interprétée comme une responsabilité supplémentaire. «Cependant, ajoute-t-elle, si elle est concevable au niveau économique et dans un contexte d'époque de fermeture du marché de l'emploi aux femmes, cette responsabilité devient problématique dans le monde contemporain.»

À quelques reprises, d'ailleurs, Samia Amor se réclame «de nombreuses féministes islamiques» qui contestent «un courant conservateur religieux». Les musulmans, par exemple, peuvent épouser des juives ou des chrétiennes, mais un interdit s'applique aux musulmanes qui voudraient faire de même. Il faudrait, dit la croyante, «face au silence du texte coranique» sur la question, reconsidérer cette iniquité.

Nul passage du Coran, poursuit-elle, n'indique l'obligation de dissimuler les cheveux, c'est-à-dire de porter le voile. Il devrait donc s'agir d'un choix individuel. La lapidation, de même, «n'est nulle part mentionnée dans le Coran». Quant à la sentence de l'amputation de la main pour vol, qui n'aurait jamais été appliquée du vivant du prophète, elle serait soumise à de strictes conditions (le vol doit avoir été commis dans une société où règne la justice sociale et sans but de survie) et «peut paraître inadéquate» — reconnaissons que la formule est un peu molle — dans «la société contemporaine dotée d'un système carcéral».

Opposée au principe de la fatwa en matière de liberté d'expression — «à notre avis, écrit-elle, chacun est libre de penser ou de dire ce qu'il veut» —, Samia Amor souligne toutefois, dans une remarque qu'on aura raison de trouver contestable, qu'«une liberté d'expression débridée cause autant de tort qu'une fatwa intempestive».

Favorable, enfin, à une laïcité ouverte qui n'exclut pas le religieux de l'espace public, l'avocate, convaincue que «la diversité des cultures et des religions fait partie du dessein divin», affirme que ses coreligionnaires peuvent et doivent participer à la vie citoyenne de leur société d'élection et que cela exige «de passer par la redécouverte du message spirituel de l'islam, celui d'un humanisme dont chaque croyant porte le témoignage» et «qui se résume à des règles morales de justice, d'égalité, de solidarité humaine, de rencontre, de dialogue et de respect de l'Autre». Qui, dans ces conditions, serait contre?

Contre l'islamisme

Dans leur Lettre ouverte aux islamistes, les Français Ghaleb Bencheikh, docteur ès sciences et professeur à l'Institut international de la pensée islamique, et Antoine Sfeir, journaliste, enseignant et spécialiste du Proche-Orient, proposent une relecture de l'histoire de l'islam. Leur but est d'y puiser des arguments qui s'opposent à l'islamisme, cette «idéologie qui amalgame le politique et le religieux en vue d'instaurer des États islamiques régis par la loi coranique».

Ils évoquent ainsi les circonstances de la naissance du Prophète (la révélation date de 610), les querelles de succession qui ont suivi sa mort et reviennent sur les textes fondateurs. Dans le Coran, concluent-ils notamment, «il y a 29 trentièmes du corpus qui sont des récits, des appels à la générosité, à la fraternité, à l'amour de Dieu ou à une cosmogonie, sans doute naïve au regard de la science actuelle». C'est donc le trentième restant, de type prescriptif, qui susciterait l'essentiel des débats.

Or, notent Bencheikh et Sfeir, «dans l'islam, il n'y a pas de médiation entre le croyant et son Créateur» et l'existence d'au moins quatre écoles juridiques principales indique la nécessité de l'interprétation, qui discrédite tout fondamentalisme. «En aucun cas, écrivent-ils, on ne peut prétendre que l'interprétation que l'on donne [de la parole divine] est la seule et la vraie» et «ce qui va dans le sens de la dignité humaine a besoin d'interprétation, non pas de ces éléments de détail qui eux-mêmes tombent en désuétude».

Sans oublier de rappeler les responsabilités de l'Occident dans le développement de l'islamisme (colonialisme, alliances avec des régimes rétrogrades, diabolisation des Arabes), les auteurs insistent particulièrement sur l'idée qu'«il ne peut y avoir ni économie ni politique islamique parce que nous sommes dans des registres épistémologiques qui sont areligieux». Le Prophète, contrairement à ce que disent les islamistes et même certains de leurs opposants, n'aurait pas été un chef d'État. Plus encore, le Coran ne formulerait pas de ligne de conduite précise quant au rapport entre le croyant et le politique et ne contiendrait pas «l'équivalent du denier de César», propre au christianisme. Il faudrait donc conclure que «l'omission en question, si elle n'est pas comprise comme une altération de l'omnipotence divine, elle est voulue par l'omniscience de Dieu. Et si elle est voulue, c'est alors une délégation faite aux hommes de régler leurs affaires ici-bas comme ils l'entendent».

Ce savant plaidoyer pour un islam adapté à la laïcité, malgré sa piètre tenue éditoriale (fautes d'orthographe, d'accord, de ponctuation et de syntaxe), ne peut que réjouir.

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louisco@sympatico.ca

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L'islam

Samia Amor, Novalis, Montréal, 2008, 128 pages

Lettre ouverte aux islamistes

Ghaleb Bencheikh et Antoine Sfeir, Bayard, Paris, 2008, 144 pages

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