Les pilleurs de tombes

Ils ont tous le même air hagard. Leur peau ridée et livide dégage une tristesse sans nom. On dirait qu'ils fixent le sol comme pour cacher leur gêne d'être exposés sans pudeur aux regards de leurs semblables qui rigolent ou téléphonent sous leurs yeux. Ils ont l'oeil vide de ceux qui ne comprennent pas ce qui leur arrive. «Ce sont des morts?», demande la jeune fille à mes côtés sans trop savoir si elle doit rire ou s'enfuir. Sa copine n'ose pas répondre.

Car, ils sont bien morts, tout ce qu'il y a de plus mort, ces 17 cadavres exposés à Paris dans un espace commercial à deux pas de l'église de la Madeleine. Ils ont même été disséqués, dépecés, éventrés et tranchés en rondelles. C'est d'ailleurs pour cela qu'on vient voir ces corps décharnés dont on vante le procédé révolutionnaire de conservation appelé «plastination». Paris est l'une des dernières villes du monde à accueillir une exposition dont le succès mondial ne se dément pas. Plus de 30 millions de personnes auraient en effet communié à ce nouveau rituel païen.

L'exposition Our Body: à corps ouvert est passée sans trop semer l'émoi durant l'été 2007 dans le Vieux-Port de Montréal, où elle s'intitulait Le Monde du corps. Contrairement à Montréal, l'exposition provoque en France un véritable tollé. Le producteur français, un habitué des concerts rock du Parc des Princes, s'est fait claquer la porte au nez par tous les musées parisiens. Il a donc dû se résoudre à louer lui-même, pour une période de quatre mois, un espace commercial de 1200 mètres carrés pour y installer ses cadavres.

La différence d'attitude entre Montréal et Paris est frappante. Alors que le Centre des sciences de Montréal avait accueilli l'exposition sans problème, la prestigieuse Cité des sciences de La Villette, à Paris, a refusé tout net. Contrairement au comité d'éthique montréalais qui n'avait suggéré que quelques ajouts «pédagogiques», le Comité consultatif national d'éthique français a violemment dénoncé une «prime au voyeurisme sous couvert de science». À la différence de la presse québécoise qui avait été plutôt clémente (à une ou deux exceptions près), les journaux français n'ont cessé de pourfendre ceux qu'elle qualifie de «charognards».

À une autre époque, les foires de villages n'hésitaient pas à exposer dans des salles obscures les corps hideux de monstres humains déformés par la maladie ou les handicaps. En 2009, il n'est heureusement plus possible de traiter les handicapés avec le même mépris. Dans la société du spectacle, c'est l'homme ordinaire qui est devenu l'objet du même voyeurisme.

Réglons d'abord son compte à la science. Il n'y a rien dans cette exposition qui dépasse le mauvais résumé d'un manuel de biologie du primaire. Les textes n'ont visiblement été rédigés que pour donner un verni «pédagogique» à l'entreprise. «La digestion commence par l'action de la bouche et des dents», lit-on sur un des panneaux accrochés au mur. Le reste est à l'avenant.

Pour servir la «science», on aurait pu réaliser la même exposition avec des reproductions. Les formes et les couleurs n'en auraient été que plus proches de la réalité des corps en action. Mais une fois le petit frisson du voyeur évaporé, qui aurait payé 25 $ pour contempler un appareil digestif en plastique? Personne évidemment! Comme l'écrit le professeur Pierre Le Coz, de la faculté de médecine de Marseille: «La foule ne s'agglutine que lorsqu'il y a de vrais corps d'hommes à contempler, toute l'histoire de nos foires humaines est là pour en témoigner.»

Pour agrémenter la visite, nos croque-morts modernes poussent la profanation jusqu'à mettre ces corps dans des positions incongrues. L'un pédale à coeur joie pendant qu'un autre joue au soccer. Hourra! La société du spectacle vient de repousser une nouvelle frontière, diront quelques gourous de la communication.

Le plus troublant demeure pourtant l'anonymat de ces hommes. On sait seulement qu'ils viennent de Chine. Les organisateurs assurent qu'ils auraient volontairement donné leur corps à la science. En échange de quoi? Savaient-ils qu'ils seraient exposés à travers le monde au profit d'une entreprise lucrative? On n'en saura pas plus. Le producteur français a reconnu ne pas disposer «de certificats individuels». Bref, il est plus facile de retracer la région, le troupeau et l'éleveur de n'importe quelle pièce de boeuf vendue en boucherie.

Que diraient les visiteurs s'ils apprenaient que cet homme écorché qui repose à quelques centimètres derrière la vitre était un sympathique vendeur ambulant de Pékin qui avait trois adorables enfants et une vieille mère malade à laquelle il apportait des gâteaux tous les dimanches? Les historiens du totalitarisme savent que la première étape de la déshumanisation consiste à supprimer l'identité des victimes. Cela se fait en leur enlevant leur nationalité, leur titre, leur nom et tout lien familial.

Dans un coin, une peau d'homme ressemble à s'y méprendre à une descente de lit. De mon seul cours d'anthropologie à l'université, il ne me reste que peu de souvenirs. Mais le plus tenace, c'est que la première caractéristique des sociétés humaines les plus primitives consistait à enterrer leurs morts.

Mauvaise nouvelle pour l'humanité.

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crioux@ledevoir.com

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