Art et démocratie

La démocratie est-elle l'ennemie de l'art? On peut se poser la question devant les couacs et recouacs qui entourent la course aux Jutra de cette année. Dans les candidatures annoncées la semaine dernière, on signalait des absences extrêmement contestables, dont celle de Tout est parfait au titre de meilleur film et pour le meilleur acteur (pour Maxime Dumontier).

Dans la course au Jutra de la meilleure actrice, Susan Sarandon, d'ailleurs peu transcendante dans l'éprouvant Emotional Arythmetic (où son partenaire Max Von Sydow faisait meilleure figure), semble avoir été ajoutée à l'équation par la bande, puisque son nom ne figurait même pas sur le bulletin de vote. Hum! La présence discutable de Guylaine Tremblay dans cette même catégorie (pour Le Grand Départ) et de Michel Côté (pour Cruising Bar 2) dans celle du meilleur acteur donnait par ailleurs à la course des allures de clique d'abonnés, l'un et l'autre respectés et respectables mais n'ayant pas particulièrement brillé dans ces films.

On commençait à se faire à l'idée qu'un jury de pairs (ils sont 1500 à voter aux Jutra) ressemble à une population en référendum: exposé aux vents contraires, inégalement informé et «tout mêlé» devant la question (s'il est un pays qui comprend le phénomène, c'est bien le Québec), lorsque Anabelle Nicoud, de La Presse, a sorti cette semaine une liste parallèle de candidatures, établie par un jury d'experts à la demande des organisateurs des Jutra. Une liste parallèle pour valider l'officielle, ou évaluer la distance qui sépare l'une de l'autre. Or cette distance est énorme, et la clandestine pas mal plus conforme à un concours visant à récompenser l'excellence. Le jeu des comparaisons étant forcément piégé, mieux vaut ne pas s'appesantir sur les pour et les contre de chacune.

Rappelons toutefois que, depuis la création des Jutra il y a onze ans, le processus de sélection, par pairs cloisonnés dans leurs catégories respectives (les acteurs votant pour les interprètes, les réalisateurs pour leurs confrères, etc.), a presque toujours été contesté, remis en question, à la lumière des résultats. À l'inverse, le dernier suffrage, visant à désigner les gagnants par suffrage universel (tous les électeurs votant dans toutes les catégories), a presque toujours reflété, dans le contexte, le gros bon sens, et donné aux Congorama, C.R.A.Z.Y., Continental, un film sans fusil la reconnaissance artistique qu'ils méritaient.

Bref, plus un collège électoral est large, plus les chances que le gros bon sens prenne le dessus sont grandes. On en a eu la preuve dimanche dernier aux Oscars, où Sean Penn, pour son interprétation sensationnelle dans Milk, a mis K.-O. Mickey Rourke au dernier round. Le premier, ex-bum lui aussi, a fait un vrai travail de composition, se mettant en danger. Rourke, à l'inverse, émerge à peine de l'oubli, avec un rôle-miroir dans The Wrestler, qui témoigne de sa forte présence, claironne sa rédemption, mais un flou entoure encore ses capacités d'acteur. La démocratie, ici, a été à mon avis la meilleure amie de l'art.

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Autre dur coup dans le flanc des cinémas nationaux et d'auteur cette semaine: la prestigieuse maison New Yorker Films, fondée en 1965 et à travers laquelle les Américains ont découvert, entre autres, les cinémas de Godard, de Bertolucci et de Fassbinder, déclare faillite. Son catalogue de 400 films, donné en garantie d'un prêt bancaire qui n'a pas été honoré, sera mis aux enchères, vraisemblablement cette semaine. Sur le site Internet de NYF, la direction déclare simplement: «Nous aimerions remercier les cinéastes et producteurs qui nous ont fait confiance et nous ont confié leur travail, ainsi que nos clients, qui nous ont soutenus tout au long des années.»

Concrètement, pour nous, cela signifie que certains titres européens, distribués en dvd par New Yorker Films, seront difficiles à trouver, ou à renouveler, sur les tablettes des Boîtes noires et d'autres clubs vidéo spécialisés. D'une façon plus large, cela signifie aussi que les cinémas nationaux et d'auteur, déjà peu représentés sur le marché américain, le seront encore moins à l'avenir. Et comme beaucoup de ces films nous arrivent des États-Unis...

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