Le «syndrome du méné»

L'ami André Croteau, qui dirigeait remarquablement à l'époque la revue Québec Chasse et Pêche, et moi regardions avec envie sur le sonar d'énormes truites brunes qui avaient été ensemencées par erreur dans un lac plusieurs années auparavant. Les membres de l'association sportive de l'endroit n'avaient à peu près jamais réussi à en prendre malgré leurs efforts répétés.

C'est alors qu'André a remarqué une chose étonnante, qui avait échappé à tous. Au-dessus des truites de deux à trois kilos se trouvait presque toujours un attroupement de quelques centaines de ménés, qu'un petit brouillard signalait sur l'écran. En calculant avec plus de précision, on pouvait constater que les grosses truites se tenaient à peine un demi-mètre sous le groupe, qui ne semblait aucunement inquiété par le monstre. Une vraie symbiose proies-prédateurs!

André a alors émis l'hypothèse fort surprenante que chaque méné misait sur la présence de ses voisins, qui ont globalement plus de chances d'être bouffés que lui au moment d'une attaque par le prédateur. Mais en observant davantage, on s'est rendu compte que le prédateur semble tout simplement attendre qu'un imprudent oublie sa présence et se présente au bout de son nez, et il le cueille alors avec un minimum d'efforts, comme tous les prédateurs, qui sont d'excellents opportunistes.

La suite devait nous prouver l'hypothèse de mon compagnon. En vitesse, nous avons déshabillé une mouche pour lui donner l'apparence approximative d'un méné et l'avons jetée au-dessus d'un bel amas de ces petites proies. Le leurre a touché l'eau puis a descendu lentement à travers le groupe en l'effarouchant un peu. Mais lorsque le pseudo-méné s'est pointé sous le nez du prédateur après avoir traversé le groupe, l'électrochoc escompté s'est produit. À l'heure du lunch, nous revenions au camp avec trois de ces belles prises, ce qui nous a obligés à tenir difficilement notre langue, car tous voulaient savoir comment on avait percé la défense des fameuses brunes.

La suite de notre réflexion sur ce que j'ai alors désigné comme le «syndrome du méné», soit le fait de se sentir protégé par le nombre parce qu'il dilue en quelque sorte le risque de capture, nous a conduits à inventer une mouche étonnante capable de passer au travers d'un groupe de vrais ménés sans en faire fuir un seul. Nous l'avons d'ailleurs baptisée la «Saint-Villiers», car nous avons arrêté ses caractères sur un quai du lac portant ce nom au nord de Saint-Michel-des-Saints. Et cette étonnante petite merveille, dûment baptisée dans une coupe d'un solide remontant de pêcheur, a même convaincu un saumon d'Anticosti qui résistait à toutes les autres stratégies d'André. Mais je m'égare...

Cette histoire m'apparaît liée aux conclusions d'une étude récemment publiée dans Biology Letters par un chercheur de l'Université de Montréal, Guy Beauchamp. Ce dernier aurait fait une étonnante découverte en étudiant des goélands de la baie de Fundy. Il a ainsi observé que les goélands observent leurs voisins pour décider s'ils se mettent en état d'alerte ou de sommeil, utilisant ainsi les signaux d'inquiétude du groupe comme base de leur stratégie. Selon son étude, les animaux n'évaluent pas le danger de manière autonome mais se fient beaucoup à leurs voisins. Ils «imitent la vigilance et l'attention des autres goélands pendant les période de repos», dit-il. Cette collectivisation de l'évaluation du risque constitue évidemment un avantage contre les prédateurs.

Ce phénomène est fréquemment observé par les chasseurs depuis la nuit des temps. Il suffit d'observer un groupe de chevreuils à la bouffe. Dès que le langage corporel d'un d'entre eux indique la plus petite inquiétude, tous les autres le lisent instantanément et modifient immédiatement leur comportement. Toutes les oreilles se dressent jusqu'à ce que l'un d'entre eux se remette à manger, le vrai signal de la fin de l'alerte.

Les oies ont spécialisé l'analyse de ces risques d'attaque en confiant la garde du troupeau à des guetteurs particulièrement difficiles à déjouer. Dans ce cas-ci, les oies ne lisent pas simplement l'inquiétude des guetteurs, mais ces derniers passent en mode préventif et avertissent le troupeau du danger. C'est ici, à mon avis, que joue le syndrome du méné... chez les oies. Un jour, j'ai pu observer un énorme harfang survoler un groupe de quatre à cinq milles oies blanches au sol à Baie-du-Febvre au printemps. Dès que l'alerte a été donnée, toutes les têtes ont commencé à suivre des yeux le prédateur. L'information a été collectivisée immédiatement. Mais pas une seule oie ne s'est envolée.

Comme tout bon chasseur, le harfang a choisi une seule proie et a fondu dessus. À ma stupéfaction, son attaque n'a pas provoqué l'envol du groupe. Les oies se sont éloignées de lui et de sa victime sur environ quatre mètres et ont assisté au repas du prédateur. Elles savaient que le danger était passé et toutes avaient misé sur la faiblesse du risque. Toutes avaient eu effectivement raison... sauf une! Le syndrome du méné à l'état pur.

En réalité, les deux phénomènes jouent probablement, mais en alternance, dans la tête des goélands, oies, chevreuils et ménés, etc. Idem pour les antilopes en Afrique. Dans un premier temps, on utilise l'information glanée par les autres, mais la stratégie de protection est fonction, quant à elle, du potentiel de dilution du risque dans le troupeau. Ce qui explique que les oies vont s'envoler si un chasseur s'approche, mais qu'elles ne le feront pas devant un harfang qui ne va en attaquer qu'une seule.

À bien y penser, nous ne sommes pas très différents. Qui dirait que les fumeurs et les automobilistes ne sont pas atteints du syndrome du méné quand ils se disent inconsciemment qu'il est peu probable qu'ils soient la prochaine victime, quand ils pensent que ce sera plutôt le voisin? Pensons aux méfaits de la pollution et des changements climatiques: avons-nous tellement changé après ces millénaires d'évolution?

n Lecture: Polluants chimiques: enfants en danger, par Anne-Corinne Zimmer, Éditions de l'atelier, 2009, 286 pages. L'auteure dresse ici une remarquable synthèse des connaissances scientifiques sur les substances chimiques omniprésentes dans nos milieux de vie, qui sont particulièrement susceptibles de toucher les enfants, jouets, biberons, peintures, cosmétiques, etc., qui perturbent le système endocrinien.

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