Entre Tartuffe et Ponce Pilate

Au début de la campagne électorale de 2007, Jean Charest n'avait eu aucune hésitation à s'attribuer les mérites des bons résultats de la Caisse de dépôt. Et à pourfendre le PQ, qu'il tenait responsable des piètres résultats de la Caisse de dépôt... cinq ans plus tôt.

Au moment même où la Caisse annonçait à Montréal un rendement de 14,6 %, qui la classait pour une troisième année consécutive parmi les caisses de retraite les plus performantes au Canada, le premier ministre tenait une conférence de presse au Manoir Montmorency, près de Québec, en compagnie de sa future ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, et du ministre du Développement économique, Raymond Bachand.

«Il [était] grand temps de mettre fin au gaspillage et à la mauvaise gestion du bas de laine des Québécois sous la gouverne du Parti québécois, avait-il déclaré avec une indignation qui se voulait bien sentie. En 2001 et 2002, plus de 13,2 milliards de pertes [avaient] été enregistrées, soit un véritable désastre économique pour le Québec.»

On se demande comment il aurait qualifié la perte de 40 milliards enregistrée en 2008, soit

25 % de l'actif de la Caisse, à laquelle il faudrait encore ajouter 10 milliards pour tenir compte des pertes subies au cours des deux premiers mois de 2009.

Pourtant, avait expliqué M. Charest, «les changements apportés par le gouvernement favorisent une gestion transparente, efficace et responsable, de quoi faire rougir le PQ de sa négligence dans la gestion de l'épargne des Québécois. Bien gérer l'argent des citoyens est un principe qui sous-tend toute l'action gouvernementale».

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Pas plus aujourd'hui qu'hier, on ne peut blâmer la Caisse — ou le gouvernement — pour la chute des marchés mondiaux, qui finiront bien par remonter un jour. Il demeure néanmoins que les 30 millions engloutis dans Montréal Mode en 2001, qui avaient fait pousser des cris d'orfraie aux libéraux, font figure de peanuts à côté des milliards que la Caisse a perdus de façon définitive en investissant de façon aussi inconsidérée qu'excessive dans le papier commercial adossé à des actifs (PCAA).

Hier, le premier ministre Charest s'est défendu avec la dernière énergie d'avoir la moindre responsabilité dans cette déconfiture. Même si, en 2004, son gouvernement a modifié le mandat de la Caisse pour lui fixer un objectif de «rendement optimal», il se lave les mains du résultat.

Si la gestion de la Caisse n'a pas été aussi «transparente, efficace et responsable» que le préconisait la politique avisée des libéraux, c'est forcément que quelqu'un l'a mal interprétée. Henri-Paul Rousseau a beau avoir trouvé refuge chez Power Corporation, quelqu'un finira bien par se rappeler qu'il avait été nommé à la présidence de la Caisse par le PQ!

Mme Jérôme-Forget avait déjà commencé à accréditer la thèse de l'incompétence le mois dernier, quand elle avait dénoncé, sans nommer personne, ceux qui avaient acheté des PCAA à la tonne sans savoir ce qu'ils faisaient.

De toute évidence, les gestionnaires de la Caisse ont une grande part de responsabilité, comme son président par intérim l'a reconnu d'emblée hier, mais une commission parlementaire qui se limiterait à identifier quelques boucs émissaires ne servirait pas à grand-chose. Pire, elle risque d'occulter le véritable problème.

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L'idée que Caisse ait pu commettre l'erreur de se conformer aux directives de son gouvernement ne semble pas avoir effleuré l'esprit de

M. Charest et de sa ministre des Finances, qui refusent de comparaître devant une commission parlementaire, soi-disant pour éviter de «faire de la politique sur le dos de la Caisse».

Compte tenu de la façon dont le premier ministre l'avait utilisé durant la campagne de 2007, ce prétexte relève de la tartufferie. D'ailleurs, la meilleure façon d'éviter un dérapage politique serait de confier au vérificateur général le mandat de faire enquête, comme il le réclame depuis des années. Au-delà des chiffres, il pourrait examiner le fonctionnement de la Caisse, les choix d'investissement, la répartition des actifs, etc. Malheureusement, le gouvernement refuse aussi une enquête indépendante.

L'automne dernier, il avait systématiquement caché à la population le sérieux de la détérioration de l'économie et des finances publiques. Les libéraux avaient passé toute la campagne électorale sur une autre planète.

Quand Mario Dumont avait déclaré que les pertes de la Caisse pourraient atteindre les 30 milliards, on l'avait qualifié d'alarmiste et d'irresponsable. On avait dit la même chose de Pauline Marois quand elle avait chiffré à un milliard la somme dont les modifications apportées à la formule de péréquation allaient priver le Québec.

À moins d'un rétablissement aussi fulgurant que l'a été l'effondrement, la mauvaise performance de la Caisse finira inévitablement par alourdir le fardeau des contribuables. Si la crise perdure, cela pourrait devenir un véritable cauchemar pour le gouvernement. Dans le passé, il a pu abandonner le projet du Suroît, renoncer à subventionner les écoles privées juives ou à vendre le mont Orford, mais il ne pourra pas fermer la Caisse.

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mdavid@ledevoir.com

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