Le bon coup de Harper

Dans les jours précédant la rencontre entre le premier ministre Stephen Harper et le président Barack Obama, plusieurs personnes ont fait part de leurs inquiétudes: les deux hommes allaient-ils pouvoir s'entendre malgré leurs divergences politiques et philosophiques?

Certains commentateurs plus partisans avaient ainsi annoncé que le chef libéral Michael Ignatieff sortirait grand gagnant de la visite du président. On croyait que ses liens avec l'université Harvard — où M. Obama a étudié — et ses amitiés avec certains cadres de l'administration Obama favoriseraient le contact avec le président-vedette.

D'autres laissaient entendre que la visite de M. Obama avait causé des tensions entre M. Harper et la gouverneure générale, Michaëlle Jean, concernant l'utilisation des images qui seraient prises ce jour-là. Images qui, évidemment, allaient faire le tour du monde. Bref, en toute chose, on anticipait une journée difficile pour M. Harper.

Sauf que ces craintes se sont toutes avérées non fondées. La visite de Barack Obama s'est déroulée presque parfaitement pour le Canada.

On a ainsi vu des images superbes de Mme Jean et M. Obama; l'engagement des deux dirigeants à travailler ensemble sur l'économie, l'environnement et la politique étrangère semblait sincère; et la rencontre entre M. Obama et M. Ignatieff s'est déroulée sans accrochage diplomatique.

On peut se poser la question de savoir si cela importe que le premier ministre canadien et le président des États-Unis s'entendent bien. La réponse est oui. Et c'est encore plus vrai dans le contexte actuel.

Des problèmes sérieux exigent des chefs sérieux. Obama — à part le fait d'être une célébrité internationale — est un homme sérieux. Et, tout comme M. Obama, Stephen Harper est extrêmement intelligent.

À preuve: les deux hommes pouvaient disserter directement la semaine dernière, sans notes et sans personnel, sur un éventail de sujets concernant les liens entre les deux gouvernements.

Nous sommes également chanceux d'avoir un Michael Ignatieff dans les parages. Personne n'ose plus affirmer que M. Ignatieff a le charisme de Pierre Trudeau ou de Barack Obama. Mais il est clair que le chef libéral est également un homme sérieux.

Stephen Harper et Barack Obama n'ont pas poussé outre mesure les démonstrations d'amitié au terme de leur réunion, mais il reste que le Canada est en train d'aligner sa politique étrangère avec celle des États-Unis à un degré jamais vu depuis les années Mulroney-Reagan. À l'image de M. Mulroney, le premier ministre actuel croit que le Canada peut tirer partie d'une telle entente pour maximiser son influence sur le plan international.

À court terme, s'aligner sur Washington est également une bonne stratégie politique pour M. Harper. L'immense popularité de M. Obama au Canada ne peut qu'être bénéfique pour lui, d'autant plus que, sur toutes les grandes questions — y compris les changements climatiques —, M. Obama analyse la situation par le même prisme que M. Harper: celui du besoin pressant d'une relance économique.

À plus long terme, M. Harper devra cependant faire attention de ne pas donner l'impression d'être trop près de M. Obama. Ce dernier a des défis colossaux à relever, notamment en matière d'économie et de politique étrangère. Sa popularité n'est que provisoire, des deux côtés de la frontière. Il aura des décisions difficiles — et controversées — à prendre. Il n'est pas sûr qu'elles soient bien accueillies au Canada.

Pour l'instant, le charme opère. Il y a quelques jours, le Pentagone a publié un rapport affirmant que la prison de Guantánamo est conforme aux conventions de Genève. À part la lettre qu'il a signée avec les autres chefs d'opposition, M. Ignatieff n'a pas protesté publiquement quand M. Obama l'a informé qu'il passait en revue les dossiers de tous les détenus de Guantánamo, y compris celui d'Omar Khadr (les journalistes canadiens n'ont d'ailleurs pas posé de questions à M. Obama sur ce sujet lors de la conférence de presse).

Le temps passant, les Canadiens verront qu'il y a plusieurs similitudes entre les politiques de M. Harper et de M. Obama. Pour le président, par exemple, l'Afghanistan est «la bonne guerre contre le terrorisme»; M. Obama a déjà refusé de reconnaître les droits légaux de prisonniers de Bagram, en Afghanistan — l'équivalent de Guantánamo.

Quant à la question des changements climatiques, quelques Canadiens ont pu s'étonner d'entendre M. Obama souligner la recherche des nouvelles technologies et le rôle de la Chine et de l'Inde comme faisant partie de la solution. Mais ce serait oublier que l'administration de Bill Clinton et d'Al Gore, tout comme celle de George Bush, a refusé de ratifier l'accord de Kyoto.

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nspector@globeandmail.ca

Norman Spector est chroniqueur politique au Globe and Mail

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