Comme dans du beurre

Il y a moins d'une semaine, lors de sa rencontre avec le président américain, Barack Obama, le chef libéral Michael Ignatieff vantait les mérites d'une approche bipartisane pour faire face à la crise économique. Comme il a écarté l'idée d'une coalition avec le NPD, appuyée par le Bloc, on a compris qu'il parlait d'une coopération entre libéraux et conservateurs.

Après les audiences du Comité des finances lundi, on se demande cependant où commence, pour lui, la coopération et où finit la capitulation. Le projet de loi de mise en oeuvre du budget (C-10), qui couvre plus de 500 pages, a été étudié en catastrophe en une seule journée. Des dizaines de témoins, convoqués à moins de 72 heures d'avis, ont défilé sans interruption et sans logique apparente. La première plénière de 90 minutes réunissait, entre autres, l'Alliance de la fonction publique, l'Assemblée des Premières Nations du Québec et l'Association canadienne de l'immeuble. Les quatre autres plénières étaient tout aussi hétéroclites, donnant lieu à des débats allant dans tous les sens.

Le projet de loi C-10 que les libéraux ont décidé d'appuyer est pourtant un projet de loi-cadre. Il modifie plusieurs lois importantes qui, normalement, auraient dû faire l'objet de projets de loi séparés. On pense à la Loi sur la concurrence, qui fait l'objet de 31 pages d'amendements, à celle sur le contrôle des investissements étrangers ou encore à celle sur la protection des voies navigables. Il en va de même pour la réforme du régime d'équité salariale dans la fonction publique. Le NPD, avec l'appui du Bloc québécois, a demandé que ce dernier volet soit retiré du projet C-10 et fasse l'objet d'un projet de loi en bonne et due forme. Sans succès. Pourquoi? Parce que les libéraux se sont abstenus d'appuyer cette demande, permettant ainsi aux conservateurs d'imposer leurs vues.

Il s'agit des mêmes libéraux qui disaient, l'automne dernier, devoir défaire le gouvernement, non seulement pour préserver le financement public des partis politiques et protester contre l'absence de mesures de relance économique, mais aussi pour protéger le régime d'équité salariale des fonctionnaires. Au lendemain de la présentation du budget, ils s'insurgeaient encore. La porte-parole libérale sur la situation de la femme, Anita Neville, disait même que les libéraux «ne reculer[aient] pas sur les droits des femmes».

Ils avaient l'occasion lundi de demander aux conservateurs d'être à leur tour coopératifs et ils n'ont même pas osé en profiter. Le porte-parole en matière de finances, John McCallum, a été candide: «Nous ne l'avons pas appuyée [la demande du NPD] parce que, si le gouvernement n'est pas d'accord [avec celle-ci], nous pourrions avoir une élection. On a une crise économique aujourd'hui. Cela doit être la priorité.»

Cette façon d'opiner du bonnet sans rouspéter rappellera à certains l'épisode Stéphane Dion, alors que plus souvent qu'à leur tour les libéraux se sont abstenus de voter ou ont appuyé le gouvernement Harper. Il s'agissait presque toujours de mesures budgétaires, dont beaucoup d'approbations de crédits. À une occasion, le budget a cependant servi à faire avaler aux libéraux des changements à la Loi sur l'immigration qu'ils réprouvaient. Il y a aussi eu le projet de loi contre les crimes violents, qui a fait l'objet d'un vote de confiance, et la résolution pour le prolongement de la mission en Afghanistan. Mais cette dernière était le fruit d'un vrai compromis bipartisan.

On peut additionner les votes et dire que M. Dion a battu des records, mais quand on y regarde de plus près, on se rend compte qu'avec ce seul budget les libéraux d'Ignatieff vont permettre d'amender en profondeur plus de lois que ne l'a jamais fait le caucus libéral sous Stéphane Dion. Ce n'est pas le nombre de votes qui compte, mais bien la portée de chacun d'entre eux. Et vu sous cet angle, Michael Ignatieff ne fait pas mieux que son prédécesseur. Il sait seulement mieux faire paraître ses acquiescements pour de la fermeté.

L'approche bipartisane dont il se réclame exige davantage que de faire le mort. Sans aller jusqu'à bloquer le budget, il aurait au moins pu exiger plus que des rapports d'étape, faire davantage pression sur les conservateurs pour retirer ou, au moins, étudier avec plus de soin les volets n'ayant rien à voir avec le plan de relance.

Non, les libéraux ont décidé de prendre prétexte de la crise et de l'urgence d'agir pour laisser faire et même refuser d'appuyer la seule initiative destinée à ralentir ce rouleau compresseur. Ils savent pourtant que, dans le dossier de l'équité salariale, il s'agit d'une réforme fondamentale et idéologique qui aura un impact majeur, le gouvernement fédéral étant le plus gros employeur au Canada.

Les libéraux ont peur et plient. Encore hier, ils ont décidé de voter contre une motion du Bloc demandant au gouvernement de renoncer à son projet de commission pancanadienne des valeurs mobilières et à celui de modification unilatérale de la formule de péréquation. Le texte fait écho à des critiques libérales et il ne s'agit pas d'un vote de confiance. Rien ne les empêchait de l'appuyer et de rappeler les bémols qui ornent leur appui.

La raison d'État, invoquée par certains pour adopter rapidement le budget, ne justifie pas de brader sans protester les droits des femmes ou de bâcler l'étude d'importants projets de loi. À moins qu'il soit plus urgent d'en finir avec la potion amère de cette prétendue coopération.

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mcornellier@ledevoir.com

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