Et puis euh - Ça coule de source

À ce qu'on raconte, il se passerait des affaires chez Canadien. Selon des sources, ce serait même très gros, genre encore plus gros que vous ne pouvez vous l'imaginer à partir de ce que vous savez de vos propres sources. Car vous avez bien des sources, n'est-ce pas? En tout cas, je serais très déçu si vous n'en aviez pas.

Aujourd'hui, tout le monde doit posséder des sources, c'est le chic du chic. Vous dire, même les sources ont des sources. Certes, cela est difficile à faire confirmer puisque les sources ne sont jamais identifiées, mais en fouillant un peu, ce qu'on peut trouver est proprement étonnant. Je ne peux malheureusement vous le révéler, mais n'en doutez pas, c'est extra gros.

Et comme coupable, impossible de ne pas pointer un doigt résolument accusateur vers la technologie.

Dans le temps, il n'y avait pas de technologie. Pour téléphoner, ça prenait un fil, mais comme le fil n'existait pas encore, le téléphone était passablement inutile. On ne pouvait pas prendre une photo avec un téléphone afin de se faire voler sa sacoche. Pour prendre une photo, il fallait un appareil prévu à cet effet, ensuite de quoi on devait aller chez Direct Film. Si on avait, mettons, croqué un joueur de Canadien en train d'avoir une vie à l'extérieur de la patinoire, ça n'allait pas très loin, parce qu'il n'y avait pas de lecteur optique pour la transférer sur l'ordinateur qui n'existait pas et enfin la télécharger sur la grande Toile qui n'existait pas davantage (le mot «télécharger» était d'ailleurs inconnu, et allez donc faire quelque chose qui n'a pas de mot). Pour rendre la chose accessible au public, il fallait réunir le public en personne, et c'était compliqué, car il n'y avait pas de technologie pour avertir le public, et le temps de faire tout ça, le photographe se tannait et finissait par ne jamais montrer à personne la maudite photo.

En tout cas, la photo ne passait pas à la télé, parce que le dimanche soir la télé présentait Les Beaux Dimanches, qui faisait davantage dans le téléthéâtre et le concert symphonique que dans l'activité récréative hors glace de Canadien.

Dans le temps, tout était moins gros. Quand un joueur professionnel de hockey sur glace se faisait enjoindre d'aller réfléchir dans sa chambre pendant deux matchs puis ressuscitait au troisième tout en contribuant à la multiplication des ailes*, les gens ne disaient pas «voilà un scénario que même Hollywood n'aurait pu concevoir». Les gens ne disaient rien, comme dans les films qui étaient muets même dans les scénarios de Hollywood.

Vous me suivez? Moi non plus.

(*Non, il ne s'agit pas des ailes de hockey. Il n'y a toujours que trois ailes de hockey, la gauche, la droite et le centre. C'est plutôt que lorsque Canadien score cinq buts dans un même match comme ce fut le cas samedi, vous vous rendez dans une cage pas trop loin de chez vous et vous gagnez huit ailes gratis. Tout le monde qui le veut gagne des ailes gratis. Je ne sais cependant pas, vous devrez vous informer, si une victoire en fusillade de 5 à quelque chose — très probablement 4 si mes calculs sont exacts — est aussi considérée comme valide. Car n'oublions pas que les buts en barrage ne figurent pas au palmarès des statistiques individuelles. De même, supposons pour les fins de la discussion que la prolongation se termine 4-4. Même si un club marque deux buts en fusillade, le résultat officiel sera 5-4. Il s'agit donc d'un faux 5, qui est en réalité un 4 et aurait pu être un 6 potentiel. Le 5 n'est là que pour que le match se termine avec pas de nulle.)

Donc, dans le temps. Souffrez que je vous décortique une anecdote à ce sujet. Les sources ne corroborent pas, mais peu importe, le résultat est le même.

Nous sommes en 1924. Cette année-là, Canadien remporte la Stanley en s'imposant en deux matchs face aux Tigers de Calgary. Selon certaines sources, Canadien décide d'aller fêter ça chez le propriétaire de l'équipe, Léo Dandurand, et selon d'autres, Dandurand rapporte simplement la coupe chez lui, quelque part dans l'ouest de Montréal. Selon les premières sources, les joueurs commandent à un moment donné une pause-pipi; selon les secondes, Dandurand s'arrête pour réparer une crevaison. Toujours est-il que la Stanley est sortie du char pendant l'arrêt.

Puis, un laps de temps indéterminé plus tard, quelqu'un s'avise au domicile de Dandurand que le trophée ne s'y trouve pas. Tout à fait: la coupe a été oubliée au bord du chemin. À la décharge des protagonistes, il faut dire qu'en 1924, elle n'avait pas son envergure physique d'aujourd'hui, tout juste de la taille d'un verre à Coke selon de troisièmes sources, et conséquemment assez facile à égarer. On retourne au lieu dit, et le croirez-vous, la Stanley est toujours là, imperturbable.

Or voici le noeud de l'histoire: comme la technologie n'existe pas, personne n'apprend l'incident. Les seuls au courant seront les historiens, qui en feront état quand tout le monde sera mort. Alors que de nos jours, on le saura, il y aurait eu plein de jpegs partout sur le sujet et on aurait exigé le congédiement de Canadien et dans un délai de trois minutes et demie, la coupe Stanley aurait été en vente sur eBay.

Morale: nous ne vivons peut-être pas une époque si formidable que ça, quoi qu'on en dise. La prochaine fois, nous verrons que le commissionnaire du baseball majeur Bud Selig déclare que si c'était à refaire dans le dossier de la gonflette, «je ne suis pas certain que j'agirais différemment», puis nous irons encore une fois perdre connaissance ensemble devant la beauté de l'aventure humaine.

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