Théâtre - Perturbant pouding

Étonnant de constater à quel point le théâtre peut parfois traverser les frontières en s'en moquant presque; souvent même enrichi par le simple fait de les franchir. Samedi soir dernier, tenez, j'étais dans la salle du Théâtre français d'une ville anglophone (Ottawa, bien sûr)... Cette institution dirigée par un Québécois d'origine libanaise accueillait une pièce israélienne jouée en polonais, avec surtitres français et anglais. Krum.

Je n'en rajoute pas, je le jure.

Ce fut un triomphe. De longs applaudissements nourris, sentis, attentionnés, sincères. Comme lorsqu'on pense à dire merci à quelqu'un qui nous fait vivre intensément quelque chose. Même si pendant trois heures, sans entracte, il nous fait toucher aussi, au plus creux de nous-mêmes, des débris mal identifiés, souvent pas particulièrement agréables et encore plus souvent enfouis très très loin. Tsé...

Krum. Bizarre de pouding altermondialiste. Un objet dur en son centre et mou en apparence, flasque même, «protéiforme et ectoplasmique» dit le dossier de presse. Un truc multiforme donc porté d'abord par des acteurs d'une «aisance» telle que l'on comprend très vite qu'ils peuvent «être» n'importe qui, n'importe quand. Ce qui n'est pas tout à fait étonnant: lorsque l'on joue dans une langue que presque personne ne saisit... on a intérêt à se faire comprendre!

Bien sûr, il y a les mots de l'auteur Hanokh Levin qui défilent sur un grand écran se remplissant aussi parfois d'images et de séquences vidéo, certaines en direct, de dos ou de face, d'autres non. Et une sorte de dégaine permanente de tous ceux que l'on voit apparaître là, causée peut-être par le décalage de toutes ces couches superposées de «hasards» — français-anglais, québécois-libanais, israélien, polonais, français-anglais encore...

Ces éclairages aussi. Ce glauque absolument exceptionnel dans lequel baigne toute la production. Cette immense scène nue, lieu de tous les lieux, sans frontières autres que des fenêtres-miroirs et des portes par lesquelles on sort ou on entre. Ces provocations diverses du spectateur — éclairages violents, sorties de scène, petits gâteaux ou pelures d'orange lancées vers la salle, négligemment —, ces lenteurs exaspérantes et fausses... Et par-dessus tout, dans tout, c'est le drame impossible de l'ordinaire qui nous est montré là, orchestré de main de maître par Krzysztof Warlikowski. Même si l'on n'y comprend pas un mot, sa vision, sa lecture de la pièce se fait sentir dans la moindre syllabe prononcée par ses acteurs. Une maîtrise rare, cool. Un grand moment de théâtre. Une soirée exceptionnelle.

Wajdi Mouawad a eu un flash génial, il faut l'admettre, en voulant instituer cet appel annuel à une production «étrangère» mettant en relief le travail d'une compagnie ou d'un metteur en scène. C'est un peu le rôle qu'ont joué chez nous, depuis plus d'un quart de siècle, des festivals comme le FTA, Carrefour et Coups de théâtre — tant qu'à y être, merci, vous aussi. Bon. À Ottawa, la chose est d'autant plus essentielle que les grandes productions étrangères à l'américaine — même coanimées par Bernard Derome — n'entendent pas, la plupart du temps, révolutionner la pratique théâtrale... Une autre façon de dire que si le Théâtre français du CNA veut continuer à jouer, dans le milieu artistique de la capitale fédérale, le rôle influent que lui a donné Denis Marleau lors de son passage là-bas, cette initiative audacieuse en sera probablement un des rouages les plus importants. On est très loin de l'analyse «sectaire» d'au moins deux personnages publics dont le nom commence par un S...

En vrac

- Ceux qui voudront savoir ce que Bernard Derome faisait à Ottawa samedi soir dernier seront ravis d'apprendre qu'il coanimait dans la grande salle du CNA une soirée de gala consacrée à Gilbert & Sullivan avec ses anciens collègues chefs d'antenne Peter Mansbridge et Lloyd Robertson. J'ai vu là assez de tuxedos et de Rolex pour donner des boutons à Stephen Harper jusqu'à la prochaine élection fédérale.

- La semaine prochaine, on sera déjà en pleine relâche scolaire et, bien sûr, des tas de gens ont pensé concocter toutes sortes d'activités hivernales zéôtres pour que les enfants ne meurent pas d'ennui, comme c'est gentil. Parmi tout cela, il ne faudra surtout pas oublier les Trois jours de Castelier, du 4 au 8 mars au Théâtre Outremont. La programmation riche et variée de ce mini-festival accueille même des visiteurs internationaux de renom. On trouvera tout plein de renseignements sur www.casteliers.ca ou encore au 514 521-7777.

- Le Département de théâtre de l'Université Concordia présente Play #27 d'Alexei Slapovski dans la mise en scène de Peter Batakliev... qui est aussi un comédien remarquable, on le sait. Cette pièce aux multiples facettes explore le comportement humain du banal à l'extrême. Les représentations auront lieu du 4 au 7 mars à 20h et le 8 mars à 14h; au Cazalet Studio (7141, rue Sherbrooke Ouest, au sous-sol de la chapelle Loyola). Le prix des billets est fixé à 10 $ et l'on renseigne au 514 848-2424, poste 4742.

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mbelair@ledevoir.com

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