Exposer son jeu

Le chef libéral, Michael Ignatieff, ne devait passer que 15 minutes avec le président américain, Barack Obama. Il a obtenu davantage. Il a finalement passé plus de 30 minutes en compagnie de M. Obama et il n'était pas peu fier par la suite d'en faire le compte rendu à la presse.

C'est toutefois le secrétaire de presse du président, Robert Gibbs, qui a dévoilé un aspect fort intéressant de la conversation lors de la séance d'information pour la presse américaine. «Mike Ignatieff, comme il l'a appelé, a passé beaucoup de temps à parler de l'importance au Canada d'une approche bipartite en matière de politique étrangère.» Le chef libéral a fait référence au compromis trouvé l'an dernier, à la suite de la publication du rapport Manley, pour permettre la prolongation, jusqu'en 2011, de la mission de combat en Afghanistan. Il a aussi dit qu'«il était plus important de rassembler le pays sur des enjeux comme le budget et l'Afghanistan et le Pakistan», a résumé M. Gibbs.

Cet intérêt pour une approche bipartite tranche avec la confrontation qui a secoué le Parlement, l'automne dernier, et ce ne peut qu'être bienvenu. La mettre en oeuvre ne sera cependant pas une mince affaire. Il faudrait d'abord que les conservateurs y soient disposés, alors que cela n'a jamais été leur marque de commerce. Chaque fois qu'ils ont fait des compromis, c'était pour sauver leur peau.

Il faudrait aussi que la volonté de M. Ignatieff dépasse les belles paroles. L'épisode de l'adoption du budget montre combien il a encore du chemin à faire. En laissant planer la menace d'une possible défaite du budget, M. Ignatieff a maintenu la pression sur les conservateurs et les a forcés à mettre beaucoup d'eau dans leur vin. Jamais cependant il n'a évoqué de mesures précises qu'il voulait voir dans ce budget. Ses critères pour le juger sont restés vagues jusqu'à la fin.

***

Au lendemain de la présentation du budget, le chef libéral a annoncé que, malgré ses critiques, son parti appuierait le programme conservateur, mais à une condition, que le gouvernement soumette des rapports d'étape détaillés de la mise en oeuvre des mesures de relance économique. Il disait mettre le gouvernement en «probation» et être prêt à le défaire s'il se dérobait. Le ton était ferme, mais l'avertissement n'était rien de plus que l'expression d'une évidence, le rôle des partis d'opposition étant de garder le gouvernement à l'oeil. Les conservateurs s'en sont sauvés à bon compte puisqu'on ne leur demandait aucun changement de substance.

«Ç'aurait été irresponsable de notre part de proposer des amendements qui auraient alourdi le solde budgétaire», a dit M. Ignatieff le 28 janvier. Mais il avait d'abord offert ceci comme explication: «Nous sommes dans l'opposition, nous ne sommes pas au gouvernement.» Il avait déjà offert cette réponse pour expliquer sa résistance à faire des suggestions précises aux conservateurs. Une véritable approche bipartite aurait pourtant supposé coopération et échange d'idées, pas simplement de faire passer le budget.

En parlant de la sorte, le chef libéral reste fidèle au rôle traditionnel de l'opposition officielle en régime parlementaire britannique, qui est celui de s'opposer. S'en tenir à cette fonction contredirait l'idée de bipartisme dont M. Ignatieff se réclame. L'équilibre n'est pas évident à trouver, mais il lui revient de démontrer que c'est possible puisque c'est lui qui s'en fait le champion. La résolution prolongeant la mission afghane, qui fut adoptée l'an dernier, est un bon exemple puisque qu'elle reprenait de grands pans d'une proposition libérale mise en avant par Stéphane Dion. On n'a rien vu de tel dans le cas du budget.

***

Il y a plus. On ignore toujours, au-delà des généralités et des déclarations de principes, ce qu'est la vision de Michael Ignatieff pour l'avenir du pays et comment cette dernière se traduit en termes concrets. Intellectuel respecté, le chef libéral a beaucoup réfléchi et écrit. Encore cet hiver, il terminait un livre sur la famille de sa mère qui doit être publié en avril. Il serait temps maintenant qu'il occupe son temps libre à exposer avec clarté et précision son projet politique. Ce n'est pas parce qu'il n'a plus à mener campagne pour la direction du Parti libéral qu'il n'a plus l'obligation de mettre cartes sur table. Il le doit, non seulement aux libéraux qui devront le confirmer dans ses fonctions au début de mai, mais aussi aux Canadiens qui cherchent une solution de rechange aux conservateurs.

Lors du passage de Barack Obama, tout le monde espérait partager les projecteurs avec lui, et M. Ignatieff ne faisait pas exception. Ce que trop de gens oublient est que la popularité de M. Obama n'est pas seulement le fruit d'un charisme inégalé, mais aussi d'une vision porteuse d'espoir et inspirée par une compréhension intime de l'histoire et de la situation de son pays, situation qu'il ne craint pas d'exposer sans vernis. Et c'est pour parvenir à mettre en oeuvre cette vision qu'il s'est bâti une machine politique redoutable et, dans un esprit réellement bipartite, qu'il a invité les républicains à travailler avec lui.

Michael Ignatieff dit vouloir éviter la partisanerie étroite, mais aussi déloger les conservateurs. Le temps est venu de dire comment il compte concilier ces deux objectifs et dans quels buts.

***

mcornellier@ledevoir.com

À voir en vidéo