Un air des années 30?

Un spectre flotte sur le monde: le spectre des années 30, de la Grande Dépression dont le début symbolique fut le krach boursier d'octobre 1929. Un parallèle qui appelle bien sûr des tas de nuances, tant les époques sont différentes... mais qui reste sur toutes les lèvres.

Si l'on veut pousser ce parallèle, on est obligé de rappeler aussi que les années 30, ce ne sont pas seulement des années de vaches maigres économiques, restées dans le souvenir de nos grands-parents. En bien des endroits, ce furent aussi de sales années politiques. Années de désarroi et d'extrémisme. Et en particulier, ce fut la décennie maudite au cours de laquelle le nazisme a pris le pouvoir en Allemagne, et préparé la Seconde Guerre mondiale.

Précisons qu'il y a bien entendu un rapport étroit entre ces deux grands événements des années 30: la crise économique en Occident et le déclenchement d'une guerre mondiale. Aujourd'hui, certains font également le rapprochement, non seulement entre crise de 1929 et crise de 2009, mais aussi entre crise économique et crise politique correspondante.

Un exemple... Edward Balls, le jeune secrétaire d'État à la Famille du gouvernement Brown en Grande-Bretagne, a déclaré ces derniers jours: «Cette crise est pire que celle des années 30. Et nous nous souvenons tous qu'à cette époque-là, la politique était largement déterminée par l'économie.»

Reconnaissant à son tour qu'une économie défaillante représente également un danger politique et sécuritaire, l'amiral Dennis Blair, qui vient d'être nommé directeur du renseignement par le président Obama, a lancé le 12 février un cri d'alarme. Selon lui, l'instabilité politique produite par la crise économique «est la pire menace, à court terme, qui pèse sur la sécurité nationale des États-Unis». Rien que ça!

Autre exemple: à chacune de leur réunion, les politiciens — encore ce week-end, les leaders européens réunis à Berlin — ne cessent de vitupérer les tentations protectionnistes... Même s'ils y cèdent eux-mêmes peu ou prou, lorsqu'ils s'adressent à leur industrie nationale, à leurs chômeurs et à leurs électeurs nationaux. Car cet immense psychodrame mondial, c'est aussi le choc entre une économie largement globalisée... et le monde de la politique, qui se déroule encore principalement sur des scènes nationales.

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Les analystes aiment aussi répéter, ces temps-ci, que la Seconde Guerre mondiale a été pour les États-Unis, qui ne l'avaient pourtant pas provoquée, un excellent électrochoc économique. Un gigantesque programme de travaux publics qui — plus encore, selon certains économistes, que le New Deal de Franklin Roosevelt entre 1933 et 1938 — a complètement remis sur les rails l'économie du pays, propulsant la machine productive américaine vers les sommets de prospérité bien connus des années 50.

Une «bonne guerre» pour sortir de la misère... Il est un peu troublant de penser que cette lointaine crise, plus ou moins ancêtre de la nôtre, trouva, en tout cas aux États-Unis, sa solution dans un meurtrier conflit qui, de ce côté-ci de l'Atlantique, avait «purgé» les mécanismes de la demande et relancé l'activité...

Est-ce donc notre destin que d'espérer aujourd'hui un grand conflit armé qui viendrait nous sortir du marasme financier et économique? Mauvaise plaisanterie, bien sûr, mais que l'on entend parfois, chuchotée très bas. Plus sérieusement, on se dit que non, que ça n'a aucun sens... en faisant valoir, par exemple, que la situation géopolitique de 2009 est profondément différente de celle de 1929.

Et puis, il y a au moins une guerre récente — celle des États-Unis en Irak — qui ne correspond pas du tout à ce «modèle» de relance: l'invasion de 2003 s'est avérée, pour Washington, une catastrophe du point de vue pécuniaire; elle est même sans doute l'un des facteurs aggravants à l'origine de la situation actuelle.

Il n'empêche: on peut imaginer une espèce de scénario du pire, qui verrait Barack Obama, malgré son opiniâtreté et ses talents pédagogiques, échouer dans son plan de relance, et se faire battre à plate couture en 2012... dans un monde hypertendu, toujours en proie au marasme et de plus en plus à la démagogie, où les nouveaux dirigeants auraient pour noms: Sarah Palin, Vladimir Poutine, Avigdor Lieberman...

Brrr!

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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