La démondialisation

La nouvelle expression en vogue découle de deux malentendus: l'un voulant que la mondialisation était censée être un processus inéluctable de croissance économique et de libéralisation des marchés; l'autre voulant, au contraire, que l'on pourrait un jour arrêter la marche vers l'abolition des distances sur la planète.

L'expression «démondialisation» (deglobalisation en anglais) a fait une entrée remarquée sur la scène internationale lors d'un discours du premier ministre britannique, Gordon Brown, au Forum de Davos, le mois dernier. Elle a été rapidement reprise par d'autres voix qui, comme lui, craignent que l'actuelle crise économique mondiale n'efface les avancées des dernières décennies sur le chemin vers l'intégration économique des pays.

On constate, notamment, que les économies les plus dépendantes du commerce, comme l'Allemagne, le Japon, mais aussi Singapour et Taiwan, souffrent plus que les autres de la débandade mondiale. On sait aussi que l'on prédit en 2009 un premier recul du commerce mondial (-2,1 %) en plus de 25 ans, que le transport de fret aérien était en chute libre l'an dernier (-23 %), que le volume des investissements à l'étranger ne va pas mieux (-21 %) et que même le tourisme international devrait reculer cette année. On s'inquiète, par-dessus tout, de la préférence nationale qui transpire de certains plans d'aide économique, des mesures protectionnistes qui commencent à apparaître ici et là et des grognements hostiles aux immigrants qui montent à certains endroits.

Ce n'est pas la première fois que l'on annonce la mort de la mondialisation. La plupart de ses prophètes étaient d'ailleurs plutôt portés à se réjouir de ce décès à cause des nombreux torts dont le phénomène se serait rendu responsable au fil des ans. Le problème avec ces avis de disparition est qu'ils adoptent trop souvent une vision bien étroite de la mondialisation.

S'il fallait limiter cette définition de la mondialisation au volume des échanges commerciaux et à la croissance économique qui en découle, il faudrait, en effet, conclure actuellement que le phénomène recule. L'économie a cependant toujours été un phénomène cyclique, et il n'y a pas de raison que la mondialisation mette fin à cela. Il apparaît également logique qu'une crise économique de l'ampleur de celle que l'on connaît affecte tous les secteurs d'activité, y compris ceux liés aux échanges et à l'investissement transfrontaliers.

Il est tout aussi normal que l'on se tourne vers les gouvernements nationaux pour chercher de l'aide. Après tout, ils restent encore, et probablement pour longtemps, nos institutions les plus puissantes et les plus légitimes même après toutes ces années à faire la promotion de l'intégration économique. Il n'est pas étonnant non plus que ces États soient tentés, à tort ou à raison, d'avoir une préférence pour leurs propres entreprises et travailleurs. Il faut aussi admettre qu'au-delà des craintes soulevées par la clause Buy American du plan de relance américain, et par d'autres dispositions douteuses en Europe, en Russie ou en Inde, on est encore loin d'une vague protectionniste.

Il est bon de rappeler que la crise économique a aussi donné lieu à son contraire. Jamais n'avait-on vu, par exemple, les principales banques centrales démontrer un tel niveau de concertation. Les efforts déployés jusqu'à présent par les pays du G20 pour respecter les mots d'ordre qu'ils se sont donnés à Washington en novembre méritent également d'être remarqués.

Étape d'un long processus

Il ne fait pas de doute que la crise en cours est un sacré choc pour ceux qui croyaient naïvement qu'il suffisait d'ouvrir de plus en plus les frontières et laisser faire les marchés pour s'assurer un avenir radieux. Il est à espérer que cette vision-là, de la mondialisation, est bel et bien morte.

Il serait toutefois très étonnant que cet échec remette en cause l'essence même du processus de mondialisation. Il est vrai que ce processus dépend, en partie, du bon vouloir des pouvoirs publics, et que leurs populations ont tendance, actuellement, à se montrer plutôt critiques à cet égard. Mais il y a une limite à ce que les gouvernements peuvent influencer.

Ils ne changeront pas le fait, par exemple, que les ordinateurs, Internet et les moyens de transport modernes rapprochent les peuples plus qu'ils ne l'ont jamais été auparavant, et pas seulement en matière économique, mais dans toutes les sphères de la vie. Ils ne pourraient pas, non plus, faire comme si la Chine ou l'Inde n'existaient pas, ni s'attaquer seuls à des problèmes comme les changements climatiques.

Les opposants au libéralisme à tout crin de l'économie l'avaient bien compris le jour où ils ont changé de nom, dans les années 90, d'«antimondialistes» à «altermondialiste». Le processus de mondialisation était déjà en cours quand Christophe Colomb s'est embarqué pour les Amériques, et bien avant encore. Il ne se mettra pas à reculer à cause de la spectaculaire déconfiture financière et économique dont nous sommes tous victimes aujourd'hui.

Plutôt que de craindre une «démondialisation», et avant que quelqu'un ne parle de «post-mondialisation», il serait sans doute moins risqué d'admettre que les événements auxquels on assiste actuellement ne sont qu'une étape d'un long processus. Un processus qui avance plus ou moins vite, et qui peut emprunter différentes voies, au gré des avancées technologiques, du contexte politique et économique, ainsi que de ses bons et mauvais coups.

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