L'effet multiplicateur du système bancaire

Cette question s'adresse à toute personne qui est compétente dans ce domaine. J'aimerais comprendre. Lorsque l'on dit que les banques ont un ratio de 10 pour 1, 15 pour 1 et même 20 pour 1 ou plus, est-ce que cela veut dire que, quand elles prêtent 100 000 $ à quelqu'un, elles n'ont que 10 000 $ d'actifs propres ou reçus en dépôt? Ainsi, si j'emprunte 100 000 $ mais que la banque n'a en fait que 10 000 $ en dépôt pour appuyer cette dette, je paie des intérêts sur 100 000 $ même si la banque ne possède que 10 000 $.

J'aimerais ça, moi aussi, déposer 10 000 $ à la banque et recevoir des intérêts pour 100 000 $. Suis-je dans l'erreur? Sinon, pourquoi les banques ont-elles ce privilège? Je suis certain que d'autres personnes ont eu cette réflexion dernièrement.

Aussi, est-ce que les capitaux propres et les réserves sont la même chose?

Un lecteur

Il ne faut pas confondre ici les capitaux propres et les réserves. Lorsqu'on veut parler de l'effet multiplicateur propre aux banques, il faut alors se référer aux capitaux propres. Ces derniers se composent en premier lieu des actions émises, comme pour toute entreprise. La définition des capitaux propres est cependant plus large dans le cas des banques que pour les autres entreprises. C'est ainsi qu'aux actions émises s'ajoutent les actions privilégiées (certaines catégories) et certains types de billets à terme. L'ensemble de ces titres forme le capital dit de premier tiers. Selon les règles harmonisées dans tout l'Occident, ce capital doit au minimum correspondre à 8 % des dépôts en circulation (les dépôts constituent le passif au bilan des banques alors que les prêts qu'elles octroient ainsi que les placements qu'elles font à la Bourse, dans le marché obligataire et ailleurs, constituent leur actif).

Le pourcentage de 8 % est le minimum requis. La plupart des banques visent cependant depuis plusieurs années à maintenir ce pourcentage bien au-dessus de 8 %, souvent à 9,5 % ou plus. Plus récemment, avec les nombreuses émissions d'actions, d'actions privilégiées et de billets, les banques canadiennes ont poussé le poids de leur capital propre à plus de 10 %.

Cela signifie que, pour 10 000 $ de capitaux propres, les banques lèvent des dépôts auprès des épargnants jusqu'à concurrence de 100 000 $ (selon un ratio de 10 %: jusqu'à 125 000 $ selon le ratio minimum de 8 %). Si la Banque du Canada, la banque centrale, n'exigeait aucun niveau de réserve à maintenir sur lesdits dépôts, la banque pourrait réinvestir dans l'économie 100 000 $ sous forme de prêts, ledit montant pouvant ainsi tourner et générer un volume d'affaires somme toute illimité comme suit : la banque prête par exemple à un individu 100 000 $ pour acheter une maison. Ce dernier verse le montant de 100 000 $ au vendeur qui, lui, le dépose à sa propre banque. Cette dernière répétera le processus en prêtant à nouveau le montant de 100 000 $ à un autre acheteur qui versera ledit montant à un vendeur qui le déposera à sa banque... et ainsi de suite.

La réserve qu'exige la banque centrale aux banques canadiennes a pour but, certes, de mettre de côté des liquidités en cas d'imprévus (pertes sur prêts) mais aussi, et surtout, de limiter le nombre de fois que le montant de dépôt initial de 100 000 $ tournera dans l'économie.

Supposons que la banque centrale exige de ses banques de maintenir une réserve correspondant à 10 % des dépôts. Selon l'exemple précédent, avec un capital propre de 10 000 $, la banque pourrait lever des dépôts jusqu'à concurrence de 100 000 $. Sauf qu'elle ne pourrait plus retourner la totalité de ce montant dans l'économie sous forme de prêts. Sur des dépôts de 100 000 $, elle ne pourrait plus en retourner dans l'économie que 90 000 $ (au lieu de 100 000 $ dans le premier cas) sous forme de prêts. C'est ainsi qu'elle ne pourrait prêter à notre acheteur d'une propriété que 90 000 $. Pour acheter la maison de 100 000 $ qu'il convoite, soit il devrait retirer 10 000 $ de son épargne, soit le vendeur devrait baisser le prix de sa maison de 10 000 $. Supposons que ce dernier consente à baisser le prix de la maison à 90 000 $. Fort de son prêt de 90 000 $, notre acheteur pourrait alors réaliser la transaction et verser lesdits 90 000 $ au vendeur qui, lui, les déposerait à sa banque. Cette dernière devrait retenir sur ledit dépôt une réserve de 10 %, ou 9000 $. Elle ne pourrait alors prêter à un éventuel acheteur que 81 000 $, ledit montant étant ainsi versé à un autre vendeur qui déposerait à son tour le montant de 81 000 $ à sa banque. Cette troisième banque retiendrait une réserve de 10 % ou 8100 $ et ne pourrait plus prêter que 72 900 $ et ainsi de suite.

Comme vous le constatez, la réserve vient limiter le nombre de fois que le montant du dépôt initial tournera dans l'économie. La réserve est donc un outil qu'utilise la banque centrale pour assouplir ou durcir sa politique monétaire. Si elle veut restreindre le crédit, elle relève le niveau des réserves exigées, et fait l'inverse si elle veut accroître l'offre de crédit dans le marché.

Bien que le ratio capitaux propres de 10 % soit prudent, il n'immunise pas nécessairement les banques contre tout désastre. Avec un effet de levier de 10 pour 1, ou plus, une multiplication rapide des prêts en défaut et/ou une chute radicale de la valeur des placements peut faire fondre le capital à vue d'oeil.

C'est ce qui est arrivé lors de la présente crise financière, alors que le marché a complètement disparu pour des pans entiers de produits financiers dérivés et autres. Étant incapables de revendre ces placements dans le marché libre, les banques de par le monde ont été contraintes de radier de leurs livres la valeur de leurs placements à coups de dizaines de milliards de dollars américains. Ces radiations se sont traduites par des pertes sèches gigantesques, des pertes qui ont amputé d'autant l'avoir propre des banques. Ne respectant plus le ratio minimum de 8 % en capital par rapport au passif, les banques ont dû se renflouer en émettant des centaines de millions de dollars d'actions (diluant ainsi fortement l'avoir des actionnaires) et en vendant des actifs à vil prix, exacerbant ce cercle infernal des radiations et des pertes. Incapables de vendre leurs actions aux investisseurs privés, de grandes banques ont dû se tourner vers leurs gouvernements respectifs pour obtenir des fonds.

Par ailleurs, les banques montrent aujourd'hui des actifs hors bilan souvent de deux ou trois fois supérieurs à l'actif inscrit au bilan. Si bien qu'elles ont de facto contourné la règle de 8 % des capitaux propres, montrant plutôt dans les faits un ratio de 5 %, parfois bien moins.

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