Voyageries - Par la bouche de ses canons

La population, avec les médias, a répondu par la bouche de ses canons. La Commission des champs de bataille nationaux (CCBN) a capitulé, et non seulement la reconstitution de la bataille des plaines d'Abraham n'aura pas lieu, mais le projet a eu notamment pour effet de rappeler aux Québécois l'appartenance fédérale du site, dont certains réclament maintenant la juridiction provinciale, ou même municipale!

Rarement a-t-on vu un événement soulever autant les passions avant même d'afficher les détails de sa programmation. Aussi, rarement a-t-on vu, dans une société pourtant réputée pour sa propension à la fête, une activité avorter à cause de son aspect festif. On aura voulu éviter un autre combat sur les Plaines. Dont acte.

Le capital touristique

Le directeur de l'Office du tourisme de Québec, Pierre Labrie, est déçu de la tournure du projet, «qui aurait pu donner une valeur ajoutée au tourisme à Québec, dit-il au téléphone. Mais dans les circonstances, nous devons vivre avec la décision, qui s'imposait comme un réflexe de sagesse et de prudence. Cet événement, victime notamment d'un problème de communication, a été pris en otage de part et d'autre.»

Le directeur m'avait souligné justement, bien avant l'annulation annoncée mardi, que le moindre doute pour la sécurité dans la ville suffisait à reconsidérer la tenue de ces festivités, devenues depuis un non-événement: «Rien ne devrait venir égratigner le capital touristique que nous avons acquis avec les célébrations du 400e anniversaire de Québec.»

La Commission des champs de bataille nationaux s'est trouvée coincée devant la levée de boucliers qu'a provoquée son plan controversé. Il est d'ailleurs bien étonnant que ses dirigeants en aient fait si longtemps leur cheval de bataille avant de rendre les armes, du moins pour la partie contestée des célébrations.

Le public a brutalement signifié à la CCBN qu'on peut — voire qu'on doit — commémorer un fait historique, soit, mais pas fêter une défaite sur le propre terrain des vaincus. C'était écrit dans le ciel que la Commission s'aventurait dans un dossier explosif: il aurait pourtant été assez facile d'y penser avant.

Dans le milieu touristique lui-même, le terrain était miné d'avance, plusieurs spécialistes consultés, perplexes, se voyant tiraillés entre une attitude professionnelle, normalement favorable à un attrait de ce genre, et une réaction émotive incontournable. Du coup, des expressions comme «marcher sur des oeufs» et «glisser sur une pelure de banane» se sont généralisées dans le discours.

Parmi l'abondante couverture médiatique de la reconstitution de cette fameuse bataille, plusieurs se sont demandé si l'événement serait à ce point porteur de grande fréquentation touristique, sauf peut-être pour un mini-bataillon de visiteurs déjà sur place et un petit contingent de bougalous excités à l'idée de commémorer le combat qui a scellé le sort de l'Amérique française. Eh bien oui! Ces célébrations, prisées par une certaine clientèle dans le monde, drainent habituellement de grandes foules.

«Il s'agit de spectacles à grand déploiement qui attirent des férus d'histoire militaire et des passionnés de ce genre de tourisme, explique Pierre Labrie. On peut comparer cela, disons, à un gros congrès. Dans la mesure où elles sont dûment publicisées, de telles activités peuvent accueillir plusieurs dizaines de milliers de personnes chaque jour. Si l'on se fie, par exemple, à des commémorations antérieures, la fréquentation peut atteindre quelque 40 000 spectateurs par représentation. Mais là, vu le contexte qui prévalait ces derniers mois, on aurait plutôt obtenu le résultat contraire.»

Ainsi, des reconstitutions de batailles, ce n'est pas nouveau dans le paysage touristique... même à Québec. «Professionnellement parlant, on sait que ça peut être très bon pour l'économie du tourisme, mais dès que se pointe la possibilité d'effets négatifs sur la ville, ça me préoccupe beaucoup», poursuit M. Labrie.

Déjà que les touristes, par définition, font preuve d'une extrême frilosité vis-à-vis la moindre évocation d'une «possibilité d'éventualité de probabilité» de problème pour leur bien-être ou leur sécurité.

Dans la foulée, les yeux se tourneront peut-être maintenant vers Trois-Rivières, qui prévoit célébrer l'été prochain le 375e anniversaire de la ville, où la bataille du 8 juin 1776 avait été gagnée sur les Américains. Mais ceux qui sentiraient déjà l'odeur de la poudre pour une quelconque reconstitution devront aller voir ailleurs: une porte-parole du comité des fêtes trifluviennes, Bineta Gueye, jure que rien de tel n'a été prévu au programme, contrairement à la rumeur alimentée par certains médias. On évitera donc de traîner comme un boulet le gâchis qui a sévi dans la capitale.

Il y aura toutefois, dit-elle, une cérémonie protocolaire par laquelle le consul états-unien viendra symboliquement payer la dette des soldats américains qui ont été soignés par les Ursulines à l'époque: la rondelette somme de 130 $! Mais on ne sait pas encore si ce sera en devises américaines ou canadiennes...

Une bataille, mais pas la guerre

Quant au projet avorté à Québec, le prétexte commode pour la Commission des champs de bataille d'en faire porter l'odieux sur les seuls souverainistes est un peu court; le premier ministre Jean Charest, qu'on ne peut quand même pas qualifier de gros canon indépendantiste, avait lui-même tôt fait de renoncer à y prendre part...

Cela dit, la Vieille Capitale a perdu une bataille, mais pas la guerre touristique: entre les Fêtes de la Nouvelle-France et autres Festival d'été, elle s'en remettra, allez. Toute cette histoire laissera certes des traces sur l'industrie du tourisme et, à un certain niveau, sur la réputation de la ville de Québec, quoi qu'en disent les jovialistes de la capitale. Mais on aura évité le pire de la parade.

C'est là un bien triste épisode, somme toute, qui aura affecté le moral des troupes dans le milieu du tourisme. Et qui aura fait long feu.

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dprecourt@ledevoir.com