Rest In Peace

Le président de la Commission des champs de bataille nationaux, André Juneau, devrait plutôt être reconnaissant aux «extrémistes», qui lui ont permis d'invoquer des raisons de sécurité pour annuler une pitoyable mascarade qui témoignait de son incurie.

«Nous ne pouvons, en tant que gestionnaires responsables, risquer de compromettre la sécurité des familles et des enfants qui pourraient assister à l'événement», a-t-il déclaré lors de sa conférence de presse de mardi.

En réalité, un gestionnaire responsable n'aurait jamais dû engager l'organisme public dont il avait la charge dans une opération qui relevait de la provocation pure et simple, mais les zélotes sont par définition irresponsables.

Ce serait faire injure à cet ardent promoteur de l'unité canadienne que de croire qu'il était inconscient de la dimension politique du dossier. À l'entendre comparer le projet de reconstitution de la bataille des plaines d'Abraham à la Fabuleuse Histoire d'un royaume, qui raconte l'épopée du Saguenay-Lac-Saint-Jean, on a la désagréable impression d'être pris pour un imbécile.

Il ne faisait aucun doute que les souverainistes allaient sauter sur l'occasion pour tenter de relancer leur projet, même si le PQ a rejoint la parade avec la lenteur et l'hésitation qui lui sont devenues habituelles. L'indignation soulevée par l'initiative de la CCBN a cependant été partagée par une grande partie de la population, y compris de nombreux fédéralistes.

À son habitude, Josée Verner n'a rien vu, mais ses collègues québécois du cabinet Harper ont fini par comprendre que l'événement n'était pas «rassembleur», pour reprendre l'euphémisme de Jean-Pierre Blackburn.

M. Juneau soutient que personne à Ottawa ne lui a demandé d'annuler la reconstitution. Avec sa longue expérience, ce haut fonctionnaire n'avait cependant pas besoin d'un dessin pour comprendre qu'à partir du moment où les conservateurs avaient décidé d'appuyer la motion présentée par le Bloc québécois, qui réclamait sa comparution devant un comité parlementaire, c'est que le gouvernement Harper se posait de sérieuses questions.

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Certains ont voulu voir dans cette annulation une manifestation de la «couardise» du camp fédéraliste, qui a permis aux souverainistes d'imposer leur interprétation de l'histoire. Fallait-il envoyer une véritable armée sur les Plaines pour protéger les bivouacs des soldats d'opérette? La scène aurait été saisissante, mais il n'est pas évident que l'option fédéraliste y aurait gagné.

Il est vrai qu'on peut interpréter l'histoire de différentes façons, selon l'analyse qu'on fait du présent. Par exemple, Michael Ignatieff, même s'il manifeste plus de retenue aujourd'hui, a écrit que la Conquête avait «apporté l'autonomie aux Canadiens français pour la première fois» et «assuré la survie d'un Québec démocratique en Amérique du Nord». Bref, la douloureuse défaite de 1759 aurait finalement été un mal pour un bien.

On peut voir les choses autrement. Après l'écrasement de la Nouvelle-France, les vaincus ont survécu à la décapitation de leur société et aux tentatives d'assimilation du conquérant. Deux cent cinquante ans plus tard, leurs descendants sont soumis à une Constitution qui leur a été imposée et les lois qu'ils ont adoptées pour protéger leur langue sont systématiquement contestées.

Il faut sans doute se réjouir de voir la CCBN organiser des colloques où il sera loisible de débattre de ce qui s'est réellement passé sur les Plaines, mais cela ne change rien à ce que cette bataille représente pour bon nombre de Québécois.

Crécy, Azincourt ou Waterloo sont peut-être de mauvais souvenirs pour les Français, mais les plaies sont refermées depuis longtemps. Celles de 1759 sont toujours ouvertes. À défaut d'être compris, cela devrait être respecté. C'est si le projet de reconstitution avait été maintenu au mépris de cette douleur que les souverainistes auraient vraiment fait avancer leur cause.

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L'ancien président de la Commission de la capitale nationale, Pierre Boucher, propose que, dans un geste de réconciliation, la CCBN cède les Plaines à la Ville de Québec ou encore au gouvernement. Disons tout de suite que cette deuxième possibilité semble préférable. Privé du party qu'il anticipait l'été prochain, l'ineffable maire Labeaume serait bien capable de refuser!

Plusieurs applaudiront certainement à la proposition de M. Boucher. Malheureusement, elle semble bien peu réaliste. À en juger par la réaction très négative des internautes du Canada anglais à l'abandon du projet de reconstitution, la restitution des Plaines provoquerait une véritable révolte.

Dans ce merveilleux pays, il ne faut pas creuser longtemps pour se heurter au roc constitutionnel. En 1908, c'est en vertu du pouvoir déclaratoire reconnu à la législature fédérale par l'article 92 (10) de la Loi constitutionnelle de 1867 qu'Ottawa a décrété qu'il était à «l'avantage général du Canada» d'exproprier les Plaines.

Cela signifie que, pour nous les rendre, il faudrait qu'un gouvernement présente à la Chambre des communes un autre projet de loi expliquant que le Canada n'a plus avantage à les conserver. C'est tout simplement impensable. À moins d'avoir du temps à perdre, il serait futile de gaspiller ses énergies à cette reconquête symbolique. D'ici à ce que le Québec devienne un État souverain, aussi bien laisser les morts de 1759 reposer en paix.

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mdavid@ledevoir.com

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