Y a-t-il une vérité romanesque?

«Les propos des romanciers sur leur art sont généralement décevants, si grands que puissent être par ailleurs les romans qu'ils écrivent», constate François Ricard dans Le roman vu par les romanciers, un ouvrage collectif dirigé par Isabelle Daunais. Néanmoins, certains praticiens demeurent inspirés à l'heure de traiter de l'histoire, de la spécificité esthétique et des moyens de leur art et de se demander s'il existe quelque chose comme une vérité romanesque.

Pour François Ricard, le maître du genre est, on l'aura deviné, Milan Kundera. Dans les «confession[s] d'un praticien» que constituent ses essais, ce dernier explique que «le romancier naît sur les ruines de son monde lyrique». Le roman, en ce sens, devient un «territoire désenchanté» dans lequel un «émigré» découvre un nouveau pays, celui de sa liberté, où l'air qu'on respire, écrit Ricard, «est celui de la compassion et de l'ironie, alimentées par un perpétuel étonnement devant le simple fait de vivre; là, tout jugement moral est suspendu; et la beauté a le doux visage de l'existence ordinaire».

Pour Ricard, la critique véritable ne peut «ajouter aux oeuvres ce qu'elles ne possèdent pas», mais elle «réussit parfois à projeter sur elles un éclairage sans lequel certaines de leurs facettes resteraient peut-être à jamais dans l'ombre». Les essais de Kundera, illustre-t-il, ont cette vertu. On pourrait en dire autant de l'essai que Ricard leur consacre.

Michel Biron, lui, explore la notion de «roman pur», suggérée par André Gide, «un auteur curieux de tout et qui n'écrit jamais que des romans impurs à l'extrême, mélanges de satire et de réflexions morales». Le critique découvre alors que la pureté romanesque dont parle Gide prend un visage plutôt surprenant. Ainsi, le grand livre serait presque inévitablement «mal composé» parce que, en laissant toute la place aux «impulsions démoniaques» de personnages qui ne peuvent que déborder «les limites d'une structure réglée d'avance», il exclut l'explication au profit d'une liberté ancrée dans la réalité vécue.

Biron conclut donc à une morale gidienne de la forme selon laquelle, «si le roman pur tend à l'inachèvement et à l'éparpillement, c'est que l'inachèvement et l'éparpillement constituent aussi des principes de vie qui s'appliquent à ses personnages et qui s'offrent au lecteur comme une invitation à douter de la littérature, à passer outre au roman, à oublier ce qu'il vient de lire». Où l'on voit que la vérité romanesque, s'il en est une, vise moins à rassurer qu'à ébranler. Marcel Aymé, qui disait de cette vérité qu'elle était celle qu'on ne pouvait apercevoir que par «le trou de la serrure», défendait lui aussi, selon Mathieu Bélisle, l'idée d'une «véritable liberté [...] marquée par une ouverture à la gratuité».

Consacré à la vision du romancier catholique François Mauriac, l'essai de Jonathan Livernois offre un autre riche point de vue sur la vérité romanesque. La tâche du romancier, écrivait Mauriac, est la «tentative pour aller toujours plus avant dans la connaissance des passions» humaines. Au nom d'une certaine lucidité, d'un refus du lyrisme à la Kundera, on a parfois reçu cette injonction comme un devoir de pessimisme, voire de désespoir, pour reprendre la formule de Nancy Huston. Or, pour un catholique comme Mauriac, la vraie lucidité consiste plutôt à ne «rien méconnaître dans l'homme». Pour lui, donc, comme l'explique Livernois, «l'exploration des passions humaines ne se limite pas à une visite en terre maudite, où tout ce qui existe est vil, immonde et misérable. Il y a aussi un harmonique de l'aigu», c'est-à-dire, parfois, une expérience de la grâce. Le romancier, cela dit, n'est pas Dieu, et son art reste pleinement humain. Aussi, précisait Mauriac, «il n'est permis à aucun écrivain d'introduire Dieu dans son récit, de l'extérieur, si j'ose dire. L'Être infini n'est pas à notre mesure; ce qui est à notre mesure, c'est l'homme; et c'est au-dedans de l'homme, ainsi qu'il est écrit, que se découvre le royaume de Dieu.»

Complété par des essais sur l'art du roman tel que conçu par Julien Gracq (Isabelle Daunais), les praticiens du nouveau roman (Katerine Gosselin), Jacques Laurent (Lakis Proguidis) et Marcel Proust (Yvon Rivard), Le roman vu par les romanciers est un très beau livre de critique littéraire, rédigé par des théoriciens assurés, réunis dans le groupe de recherche TSAR (Travaux sur les arts du roman), dont les pénétrantes lectures sont exemptes de jargon.

Des romanciers collabos

Parfois admirables d'intelligence et de lucidité, les romanciers ne sont pas à l'abri de l'erreur monstrueuse. «Mauvaise école que celle de romancier ou de moraliste, écrivait le romancier français Jacques Chardonne; on est accoutumé à dire n'importe quoi: cela n'a aucune conséquence.»

En octobre 1941, cet écrivain collabo, en compagnie de quelques-uns de ses semblables (Marcel Jouhandeau, Ramon Fernandez, Robert Brasillach et Pierre Drieu La Rochelle) et guidé par des notables nazis, parcourait l'Allemagne pour chanter la gloire du pays de Nietzsche devenu celui d'Hitler, un chef au «fond d'humanité comme vierge», écrivait Chardonne.

Dans Le Voyage d'automne. Octobre 1941, des écrivains français en Allemagne, le journaliste français François Dufay jette une lumière crue sur ce honteux pèlerinage. Pendant que ces hommes de lettres, antisémites mais raffinés, retrouvent l'esprit de Bach et de Goethe à Weimar, «à quelques lieues de la cité de l'humanisme allemand [à Buchenwald], méthodiquement, on tue l'homme dans l'homme». Troublante vérité.

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louisco@sympatico.ca

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Le roman vu par les romanciers

Sous la direction d'Isabelle Daunais

Nota bene

Québec, 2008, 192 pages

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Le voyage d'automne

Octobre 194, des écrivains français en Allemagne

François Dufay

Tempus (Perrin)

Paris, 2008, 224 pages