La médiocrité

En écrivant cette chronique, je pense à mes confrères qui malheureusement sont condamnés depuis vingt ans à couvrir la politique canadienne et québécoise. C'est un peu comme regarder couler un long fleuve tranquille, retrouver chaque semaine les mêmes mots, les mêmes redondances. Une sorte de monotonie placide et distraite qui semble dire que nous évoluons en dehors du monde et de ses turbulences.

L'imagination et l'audace sont disparues de la vie politique depuis vingt ans, depuis Mulroney en fait. Je ne pensais jamais que je lui ferais un tel compliment.

Peu importe nos positions personnelles, il faut admettre que l'accord de libre-échange, le Lac-Meech et le référendum sur l'entente de Charlottetown proposaient une vision de l'avenir et du pays. Dans ces propositions existaient un engagement, un pari, une vision.

Depuis, se sont installés les comptables et les gérants, les vendeurs d'assurances et d'autos d'occasion, satisfaits d'être premiers ministres ou ministres. La politique canadienne est d'une pauvreté et d'une médiocrité sans nom. En fait, elle n'est plus que politicienne.

En décembre souffla un vent de fraîcheur, tellement plaisant qu'il ranima mon intérêt pour ces gens qui gesticulent à Ottawa. Devant un gouvernement minoritaire qui tentait au nom de la crise un véritable coup d'État, en suspendant des droits démocratiques, le financement public des partis politiques, et qui ne proposait rien de concret pour sortir de la crise, l'opposition s'est levée et a dit non. L'opposition, faut-il le rappeler, c'est la très grande majorité des citoyens canadiens.

Cette idée de coalition était comme une jolie averse durant la canicule, intelligente, audacieuse et imaginative. Elle nous sortait des carcans parlementaires habituels et nous ouvrait les portes du compromis, du consensus national porté par les élus majoritaires. Voilà, nous entrions dans la véritable politique qui est le monde des choix et des risques, de la prise de responsabilités. Je n'y ai jamais vraiment cru, mais l'épisode était passionnant, d'autant que le gouvernement Harper décidait de suspendre la démocratie pour sauver sa peau. Partout, ce déni absolu de la démocratie aurait outré non seulement les partis, mais aussi les foules. Mais pas chez nous, la dinde attendait tranquillement, le nouveau chef libéral se mettait à calculer et les conservateurs, heureux de ce répit, demandèrent à leurs fonctionnaires de rédiger un budget qui ne plairait peut-être pas à tout le monde, mais qui plairait suffisamment aux libéraux.

Dans cet espace de temps, tout rapport à la démocratie et surtout à la sortie de la crise disparaît. L'objectif du gouvernement n'est pas d'être démocratique ou de sauver le pays, son seul objectif est de survivre.

Pour survivre, on pouvait penser que Harper aurait frappé un grand coup, proposé un projet mobilisateur, engagé des réformes fondamentales. Nenni. Certain que la coalition est morte parce que finalement elle n'est pas dans les moeurs, Harper redevient le petit comptable de province qu'il est et surtout le redoutable stratège qui réussit depuis trois ans à kidnapper le pays. Les libéraux acquiescent. La politique politicienne reprend tous ces droits qui sont tous nos droits. Pour la crise, on verra.

Alors, pensons aux prochaines élections, pas à l'économie canadienne, pensons à certains secteurs de l'économie où les votes sont concentrés. Cela donne un budget en forme de macramé, totalement dépourvu d'épine dorsale et d'objectif global, qui cible des clientèles électorales plutôt que des objectifs économiques.

Première clientèle: les fidèles conservateurs, pour qui la réduction des impôts, même si elle ne leur rapporte que cent dollars par année, ressemble à un verset de la Bible. C'est avec ce genre de raisonnement que des États et des villes aux États-Unis sont parvenus au bord de la faillite et ne peuvent plus assurer les services essentiels.

Deuxième clientèle, l'Ontario, car dans ce budget on concède les provinces atlantiques et le Québec à l'opposition. L'automobile sera sauvée, mais pas les forêts, qui pourtant génèrent plus d'emplois mais moins de votes stratégiques. La culture, on s'en fout. Cela ne marche qu'au Québec et on vient de faire une croix sur le Québec. Même chose pour la péréquation. Le fédéralisme d'ouverture, c'était bien dans le temps où on pensait que les conservateurs pouvaient remplacer les libéraux dans la Belle Province, mais cette époque est passée. Jean Charest peut bien japper, on s'en fout et, de toute manière, il n'a jamais fait rien d'autre que japper puis rentrer dans sa niche.

L'environnement, parlons-en. Pour un conservateur, la nature ne devrait pas exister. Elle nous complique la vie. Si Harper pouvait interdire la neige, il le ferait pour épargner les coûts du déneigement. Mais il a besoin de tous ces sièges en Alberta; il donne donc quelques subventions aux pétrolières pour qu'elles continuent à polluer les nappes phréatiques. Bien sûr, les pétrolières ont un besoin important de subventions.

Dans un pays démocratique, on s'attend à ce que le gouvernement tente de résoudre la crise économique. On imagine que c'est sa fonction et son objectif. Mais il n'y a rien de cela dans ce budget, juste une carte électorale, des comtés, des votes. On aurait souhaité un peu d'imagination et d'audace. On n'a eu droit qu'à la médiocrité et au calcul politiciens. Le plus triste dans tout cela, ce n'est pas la médiocrité de Harper, c'est qu'Ignatieff en soit satisfait.

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