La défaite de Québec

Qui est donc le malin se croyant original et finfinaud qui a eu l'idée, dans la foulée des fêtes réussies du 400e anniversaire de la fondation de Québec, de transformer un événement historique déprimant pour les francophones d'Amérique en un party d'Halloween d'été? Qui sont aussi ces «historiens objectifs» qui s'appliquent à jouer sur les mots, commémoration et non pas fête, qu'ils disent, afin de nous raconter une histoire en lieu et place de l'Histoire? Que pensent donc ces Québécois de Québec, le maire en tête, encore sous l'adrénaline de l'été dernier et qui s'empressent de saisir ce chiffre, 250, et les subventions d'Ottawa qui en découlent, pour faire danser les bougalous déguisés et perruqués qui recréeront la lamentable bataille, fusils à l'épaule et rires sonores en prime? Une fois la reconstitution exécutée, ils tomberont dans les bras les uns des autres et se saouleront en buvant de la bière de marque «La fin du monde» (français en Amérique), «La maudite» (bataille), la «1837» (inévitable) et «L'eau bénite» (pour exorciser la défaite). La bourgeoisie, elle, ira sans doute au bal au Château Frontenac en s'assurant d'enfermer l'Histoire dans ses oubliettes.

Mais jusqu'où ira la bêtise dans ce pays de froidure et de glaciation amnésique? Il n'existe pas une telle surréalité que l'Histoire du Canada. Il existe trois histoires du Canada du XVIIIe siècle, celle des autochtones, celle des descendants des Français et celle des descendants des Anglais. Une commémoration de la défaite des plaines d'Abraham, n'en déplaise aux euphoriques des partys révisionnistes, est un coup de sang de ceux qui voudraient faire croire que «y a rien là». Encore une fois, nous assistons à une tentative de fêter à tout prix, même au prix d'une autre séance d'autoflagellation collective.

Les réactions multiples et passionnelles des uns et des autres sont révélatrices de la confusion des esprits à l'ère de l'information continue et de Google. Voilà que tout un chacun fait référence à Waterloo, à Trafalgar et, comble de l'indécence, à Auschwitz. On déterre des sites historiques de commémoration pour justifier la niaiserie que la Commission des champs de bataille a concoctée. Ces messieurs devraient savoir que les plaines d'Abraham, même si des générations y ont échangé des French kiss chavirants, demeurent un lieu d'humiliation pour une majorité de Québécois. Ils devraient savoir également que leur grille d'analyse de l'Histoire du Canada comporte le défaut majeur de s'appuyer sur une sensibilité aseptisée alors qu'elle est teintée d'idéologie.

Ces messieurs penseraient-ils organiser une commémoration de la déportation des Acadiens en renvoyant à la mer dans des bateaux de fortune des Acadiens d'aujourd'hui? Tout cela sous le regard de touristes léchant des glaces à la vanille ou sirotant une bière en mangeant de la poutine râpée? Et pourquoi cette date butoir du 250e anniversaire? Comment expliquer que personne ne s'est manifesté pour le 225e ni pour le 240e? À quoi correspond ce désir de show sous couvert de commémoration d'une histoire qui s'enseigne si peu et de façon souvent si anecdotique?

L'obsession des commémorations semble inversement proportionnelle à l'importance accordée à l'Histoire avec un H majuscule. Il y a même des gens qui tiquent sur la majuscule. Le vent de l'oubli souffle inexorablement, et l'idée des messieurs de la Commission des champs de bataille prétend répondre à ce courant, mais ne nous y trompons pas. Cette commémoration divertissante profiterait de cet oubli, car ils sont nombreux ceux qui, par respect de l'Histoire et par fidélité à ceux qu'elle a déchirés et rendus honteux, n'ont pas le coeur festif devant la défaite de la France.

On a entendu cette semaine tant d'inepties, de faussetés historiques, tant de propos d'ignorants déguisés en émancipés de nos «vieux radotages», comme ils qualifient les épisodes sombres de notre Histoire sans victoire. Ils en font une affaire de souverainistes, oubliant que le premier ministre Charest n'a pas l'intention d'aller jouer à la guéguerre sur les Plaines. Certains se croient obligés de cracher sur la France et rétrospectivement d'applaudir à la raclée subie par les troupes de Montcalm, comme si on l'avait alors échappé belle, sauvés en somme par le fair-play anglais en matière de colonialisme.

La mémoire historique s'accommode mal des coups fourrés de ceux qui veulent la mettre au service d'une cause. Les Québécois d'aujourd'hui dans leur majorité estiment que ces plaines d'Abraham transpirent encore dans leurs entrailles du sang français qui y fut versé. Ils savent que leur sort futur s'y est joué, et pour des siècles. Ça n'est pas avoir l'esprit revanchard que de refuser cette mise en scène proposée par les messieurs de la Commission des champs de bataille. C'est prendre une revanche sur la défaite que d'avoir la dignité de refuser de la transformer en show touristique.

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denbombardier@videotron.ca

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