Chacun pour soi

Tous ceux qui y ont goûté vous le diront: une grève — ou un lock-out — peut être une expérience très éprouvante. Cela fait néanmoins partie de la vie dans une société démocratique.

Il arrive que certains conflits de travail marquent un tournant pour l'ensemble d'une collectivité. Au Québec, la grève de l'amiante (1949), celles des mineurs de Murdochville (1957) ou des réalisateurs de Radio-Canada (1958) entrent dans cette catégorie.

La société québécoise est beaucoup plus complexe qu'à l'époque où Radio-Canada exerçait une véritable hégémonie sur les ondes, de sorte que le conflit au Journal de Montréal, même s'il devait s'éterniser, ne sera sans doute pas aussi marquant. Il pourrait toutefois avoir un effet déterminant sur la façon de traiter l'information au Québec et, conséquemment, sur la qualité de notre vie démocratique.

Chacun a le droit de choisir son camp. À son habitude, Gilles Proulx a exprimé sa position sans mettre de gants blancs. «Pour moi, le syndicat constitue un groupe d'enfants gâtés. La salle de rédaction est la mieux rémunérée au Québec et, même avec les demandes de l'employeur, ils conservent une des meilleures conventions collectives en Amérique du Nord.» Jusqu'à nouvel ordre, M. Proulx continuera donc de signer une chronique de voyage.

Joseph Facal maintient aussi sa collaboration, mais pour d'autres raisons. S'il avait un litige avec la direction du Journal, le syndicat ne ferait rien pour lui, et si ce dernier fait des gains, lui-même n'en bénéficiera aucunement. Bien que cette dernière hypothèse relève de la fiction, le raisonnement se tient. J'ai toutefois du mal à saisir comment il peut prétendre ne pas s'en laver les mains.

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Indéniablement, les conditions salariales offertes au Journal sont très avantageuses, en particulier vues du Devoir, et il serait naïf de penser que les grévistes ne cherchent pas à les conserver.

Il est également exact que le monde de l'information est en profonde mutation et que les médias, en particulier la presse écrite, doivent s'adapter aux nouvelles réalités, mais cela ne peut se faire que dans la concertation. Bien entendu, s'il s'agit simplement d'un prétexte pour augmenter la rentabilité de l'entreprise, c'est une autre affaire. Chez Gesca, les parties ont réussi à s'entendre.

Dans une telle situation, la neutralité n'est pas une option. Certes, un collaborateur qui renonce à sa pige se prive d'un revenu sans empêcher pour autant la publication du journal. En revanche, s'il continue d'y expédier ses textes, il contribue à le rendre plus attrayant et renforce ainsi la position de l'employeur. Cela équivaut à franchir un piquet de grève.

On peut difficilement en faire reproche à celui dont c'est le gagne-pain, mais ce n'est certainement pas le cas de Bernard Landry, dont la position ultralégaliste relève du sophisme pur, pour ne pas dire de l'hypocrisie. À l'évidence, Quebecor viole à tout le moins l'esprit de la loi antibriseur de grève que M. Landry a lui-même votée à l'époque où il était membre du gouvernement de René Lévesque. Si l'entreprise était si certaine de son bon droit, pourquoi le journal serait-il monté à Toronto?

Un membre de la rédaction du journal gratuit 24 heures, également propriété de Quebecor, a préféré renoncer à son emploi plutôt que de voir Le Journal de Montréal utiliser le fruit de son travail. Peu importe, d'ici à ce que la Cour suprême se prononce sur le jugement rendu en décembre dernier par la Commission des relations de travail, qui a reconnu Quebecor coupable d'avoir utilisé des briseurs de grève durant le récent lock-out au Journal de Québec, les lecteurs du Journal de Montréal auront le bonheur de lire la prose de M. Landry pendant encore plusieurs années.

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Il est remarquable que les premiers à avoir mis fin à leur collaboration aient été le gardien de but Martin Brodeur et l'ancien entraîneur du Canadien Jacques Demers, auxquels il faut ajouter l'écologiste Daniel Green.

Il est vrai que la pratique du hockey permet de cultiver l'esprit d'équipe et la solidarité, alors que dans un monde de requins comme le milieu politique, c'est plutôt la règle du chacun pour soi. Cela explique peut-être pourquoi le Canadien a remporté sa large part de coupes Stanley alors que le PQ tourne en rond.

Lors du conflit au Journal de Québec, le ministre du Travail, David Whissel, s'était mis les pieds dans le plat en lui accordant une entrevue. Cette fois-ci, il a décidé de s'imposer un «devoir de réserve», comme tous les membres du gouvernement Charest. Les péquistes ont adopté la même position. Seuls les adéquistes continueront à donner des entrevues aux «cadres établis» du Journal de Montréal.

Le plus ahurissant est de voir le président de la Fédération professionnelle des journalistes, François Bourque, s'insurger contre ce boycottage, sous prétexte de ne pas créer un précédent qu'un politicien pourrait éventuellement invoquer pour refuser de répondre à un journaliste dont un article lui aurait déplu. Comment, M. Bourque ne s'est jamais vu refuser une entrevue? D'ailleurs, depuis quand les élus devraient-ils encourager les gens à contourner la loi?

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mdavid@ledevoir.com

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