La Bête en nous

Une scène du Complexe de Thénardier de José Pliya. Sur la photo, Christiane Pasquier (à gauche), qui atteint des sommets d’intensité terrifiante dans son rôle de femme ambiguë, fragile, esclavagiste, hantée par ses démons, et Muriel Legrand, d
Photo: Une scène du Complexe de Thénardier de José Pliya. Sur la photo, Christiane Pasquier (à gauche), qui atteint des sommets d’intensité terrifiante dans son rôle de femme ambiguë, fragile, esclavagiste, hantée par ses démons, et Muriel Legrand, d

Cette semaine, poussée par l'enthousiasme de mes collègues, j'ai bondi à l'Espace Go voir Le Complexe de Thénardier de José Pliya, atterri à Montréal après une tournée triomphale européenne. Oui, les tournées internationales sont capitales, et honte à Ottawa qui n'en comprend guère l'absolue nécessité! Continuons le combat, mes frères!

Le sujet de la pièce — une femme qui séquestre une Juive sauvée sous l'Occupation en lui cachant la fin des hostilités — m'inspirait. Sans compter l'interprète principale: Christiane Pasquier, qui atteint des sommets d'intensité terrifiante dans ce rôle de femme ambiguë, fragile, esclavagiste, hantée par ses démons.

Un grand moment de théâtre relève du miracle, d'une chimie mystérieuse. Aidé parfois par un texte d'une beauté à couper le souffle, comme Le Complexe de Thénardier.

Ce duel fulgurant oppose son personnage à l'excellente Muriel Legrand, reconnaissante pour sa vie sauvée mais avide de liberté refusée. Et quelle brillante mise en scène de sobriété! Une table, deux chaises, des silhouettes diffuses derrière les fenêtres obscurcies. Le monde extérieur n'est perçu qu'à travers ce jeu d'ombres en mouvement, comme dans la caverne de Platon.

J'ai cru voir dans cette servante rescapée par la blonde mégère une Juive sous l'Occupation allemande, mais de quelle guerre s'agissait-il, au juste? Et à quelle époque se situait l'action? L'auteur est né au Bénin. Or José Pliya traque la nature humaine derrière l'outrance des conflits, de tous les conflits, celui du Rwanda entre autres, avec leur lot de manipulations, de despotismes, de mensonges, de férocités.

La Juive était peut-être en moi, pour l'avoir tant fréquentée à travers une masse de documents divers sur le nazisme. Qu'importe au fait? Les symboles, dit-on, n'ont plus d'origine. Mais...

À force de lire des livres, de regarder des films, d'assister à des pièces de théâtre abordant la Shoah (dans mon cas, ça se chiffre par centaines), on pourrait se sentir expert d'un sujet à ce point inspecté sous toutes ses coutures. Pas dans ce cas. Impossible, vraiment!

Car l'Holocauste, les années d'Occupation, la montée et la chute d'Hitler se laissent toujours abordés sous des angles inédits, qui enrichissent nos perceptions mais laissent quand même en plan. Par quel bout saisir les pulsions innommables? On remet ça pourtant...

En partant au cinéma voir The Reader de Stephen Daldry, avec Kate Winslet en Allemande coupable et victime de sa société, en pénétrant dans de nouvelles zones d'ombre. Un des meilleurs livres sur la défaite de l'Allemagne date de 2003 — 2006 en version française. Il s'agit d'Une femme à Berlin, journal anonyme (rédigé en fait par la journaliste Marta Hillers), passé inaperçu après la guerre, republié dernièrement de manière posthume. Ce carnet d'une femme cultivée, polyglotte, dans sa ville en ruine après la mort d'Hitler, raconte par le menu ses viols par les soldats de l'Armée rouge, le quotidien en mode survie, la peau à sauver en pleine débâcle apocalyptique. Propos original là aussi, comme dans cette saga du nazi ordinaire: Les Bienveillantes de Jonathan Littell. La brique goncourisée donnait froid dans le dos, parce que le monstre, humain à ses heures, renvoyait un miroir au lecteur, son semblable, son frère.

La liste des oeuvres revisitant cette période et les règlements de comptes qui s'ensuivirent occuperait un livre entier. Mais aurions-nous tout lu, tout vu, tout supporté sur ces pans noirs de l'Histoire, que le mystère de la barbarie humaine demeurerait entier. À moins qu'on ne saisisse à quel point l'animalité persiste sous l'apparente raison des singes sans poils. Le IIIe Reich aura fait comprendre aux hommes que le vernis de civilisation s'écaille d'un seul coup d'ongle pour laisser place au loup caché derrière. D'où sa résonance symbolique.

Ce nombril noir dans l'abdomen du XXe siècle suppure et suppurera encore. Certaines voix ont juré après les camps de la mort: «Plus jamais ça!» Mais le Rwanda, mais le Cambodge? Plus jamais? Allons donc! Et on lit un nouveau témoignage, on se farcit un film, en espérant trouver la lumière au milieu de ce brouillard...

Constater à quel point les grandes infamies comme celle du IIIe Reich ne font que cristalliser les pulsions extrêmes de l'humanité, présentes durant les périodes de guerre et de paix, suscite un immense trouble. De livres en films, de pièces de théâtre en albums photos, on finit par voir partout des holocaustes en mode mineur, que l'humain sécrète avec les mêmes lâchetés, les mêmes férocités, les mêmes poussées d'héroïsme, jour après jour. Aux heures épiques, tout est permis, mais comment nier que la source elle-même coule dans nos veines?

«Le nazi, c'est moi», disait le grand poète et chanteur juif Leonard Cohen, armé de sa douloureuse lucidité. C'est ce que crie aussi sur scène cet admirable Complexe de Thénardier, dont l'écho nous déchire encore.

N'en jetez plus! Mais on s'y collettera pourtant encore, de chefs-d'oeuvre en navets, conscients que seule une évolution des esprits pourrait endiguer les manifestations de la Bête. Et laissez-nous donc un peu y rêver. Après tout, l'espoir fait vivre...

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otremblay@ledevoir.com

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