Essais québécois - Les bonnes intentions suffisent-elles ?

Le sociologue Pierre Beaudet, collaborateur au journal de gauche Alternatives, mensuellement encarté dans Le Devoir, a participé très activement à l'aventure de l'extrême gauche québécoise. Dans On a raison de se révolter. Chronique des années 70, il porte un témoignage sans faux-fuyants sur cette expérience à la fois exaltante et douloureuse.

En 1976, ses «camarades» l'accusent de «révisionnisme», lui font un procès et exigent une «autocritique» de sa part. Sa faute? Avoir «suggéré que le marxisme n'est pas une science exacte». Beaudet, en effet, dans ce monde où n'ont de cesse les «débats ésotériques» sur la «ligne juste», se réclame d'une «vision maoïste-gramscienne», férocement combattue par les purs de l'organisation En lutte et de la Ligue communiste marxiste-léniniste du Canada, qui deviendra le Parti communiste ouvrier en 1977.

Le trouble qui l'habite alors, et qu'il évoque avec sensibilité dans le prologue de cet ouvrage, est révélateur du «délire» — le terme est de Beaudet lui-même — qui a caractérisé l'extrême gauche québécoise. Le jeune militant de 26 ans n'a pas eu besoin d'adhérer au Parti libéral du Québec pour être réduit au rang de «traître». Le seul fait de se poser des questions sur la «ligne juste» a suffi à le transformer, aux yeux des purs, en ennemi de la classe ouvrière. Dans une formule saisissante qui lui a peut-être échappé, Beaudet dit de ceux qui quittent alors les rangs de l'extrême gauche qu'«ils retournent à la vie». Étaient-ils donc morts?

Ils étaient, de toute évidence, morts à l'esprit critique et à la réalité sociopolitique québécoise. «J'aime mon engagement et le déteste tout à la fois», écrit Beaudet pour résumer l'état d'esprit qui est le sien en 1976. Il l'aime parce qu'il est porteur de «l'espérance d'une révolte juste et justifiée», mais il le déteste pour son caractère illusoire et autoritaire. «Peut-on croire en notre propre propagande?», se demande le militant qui, au fil des pages de cet ouvrage, parle de «langue de bois», de «délire» et d'«influence microscopique» pour évoquer cette aventure. Nous sommes, raconte-t-il, «engoncés dans nos convictions, notre énergie débordante nous aveugle et notre désir d'autonomie entre en contradiction avec des structures plus complexes. [...] En réalité, notre conception de la réalité complexe des classes est assez sommaire». Au final, ajoute-t-il, «les enfants de la révolution commencent à se dévorer entre eux». Nous nous sommes fourvoyés, écrit Beaudet, «très souvent [mais peut-être pas tout le temps]».

L'esprit du refus

Cet accablant portrait pourrait faire croire que l'ex-gauchiste renie son engagement. Que reste-t-il de pertinent, en effet, de «ces minirévolutions culturelles qui ont humilié tant de gens, par simple plaisir», de «toutes ces provocations, tous ces affrontements inutiles», de ces «condamnations émises à l'encontre de mouvements syndicaux et populaires qui n'avançaient pas "assez vite" à notre goût», sinon la leçon que l'extrême gauche, au Québec comme dans les autres démocraties occidentales, a erré, «tant sur le fond que sur la forme»?

Ce n'est pourtant pas la conclusion principale que tire Beaudet de cette expérience. La honte et la gêne, ressenties par d'autres acteurs de cette «brève aventure dans le radicalisme», ne sont pas pour lui, qui choisit plutôt «d'assumer son passé, avec aussi la possibilité d'exprimer un certain inconfort au souvenir de certaines actions». Rejetant la thèse du documentariste Marcel Simard (dans Il était une fois... le Québec rouge, 2003) selon laquelle «cette extrême gauche québécoise des années 1970 a été téléguidée par le gouvernement fédéral afin de nuire au PQ», Beaudet parle plutôt d'une «formidable école». Il y trouve «un petit diamant: le refus d'un ordre social aussi injuste qu'absurde, que nous appelons le capitalisme».

Il se réjouit donc de retrouver cet esprit dans «les radicalités contemporaines» qui animent le mouvement altermondialiste. Selon lui, ce dernier répondrait au même élan de justice, mais il aurait la sagesse d'être méfiant à l'égard des projets «tout englobants» et d'éviter «les interminables chicanes d'antan» au sujet de la «ligne juste». Il est important, écrit Beaudet, «de briser le verticalisme, le oui-chef-isme» et de pouvoir «en même temps affirmer notre indignation et questionner nos convictions».

Le militant a certes raison d'affirmer que le «mouvement social d'aujourd'hui» est exempt de l'autoritarisme d'hier. Cela en fait-il pour autant le lieu par excellence de l'engagement politique de gauche aujourd'hui? Son radicalisme en fait douter.

Dans le numéro d'automne 2008 de la revue Possibles qui porte sur l'altermondialisme, le militant anarchiste Francis Dupuis-Déri explique pourquoi il rejette la voie électorale au profit de l'approche «mouvementiste». Voter, écrit-il, «évoque l'image paradoxale de l'esclave qui se choisit un maître». Un gouvernement de gauche, de plus, donne une légitimité au système actuel, peut parfois mener des politiques de droite ou, s'il réussit quelques bons coups, endormir la révolte. Conséquemment, les anarchistes, «en attendant le Grand Soir», choisissent de ne pas voter et tentent de «faire de la politique autrement, de manière directe, [réellement] égalitaire, consensuelle».

Sous la plume d'un politologue patenté, un tel plaidoyer en faveur de la politique du pire et d'une politique «consensuelle» ne laisse pas de troubler. Dupuis-Déri se dit horrifié, en 2007, devant les succès de l'ADQ, mais il refuse de faire barrage à la droite en votant. «Si Françoise David perd par une voix à la prochaine élection, elle pourra me le reprocher», lance-t-il. La gauche québécoise a-t-elle vraiment besoin de ce radicalisme contre-productif? Amir Khadir, en tout cas, ne doit rien à ces néo-radicaux.

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louisco@sympatico.ca

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On a raison de se révolter

Chronique des années 70

Pierre Beaudet

Écosociété

Montréal, 2008, 248 pages

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