Les conséquences du sexe

«Where do the angels go to sleep / when the devil leaves his porch light on?» Dans ce blues dont les notes font des courbes dangereuses sur les draps sales de l'aube, un des plus sulfureux jamais chantés à mon avis, avec le mélange de graillon et de vieux whisky de cette voix que vous savez, Tom Waits demande aussi: «Why are the wicked / so strong?» Les gens mauvais le sont-ils parce qu'ils sont les plus forts ou deviennent-ils les plus forts parce qu'ils sont mauvais? Et les mauvais parents sont-ils en soi de mauvaises gens ou seulement des irresponsables? Si on naît d'un père alcoolique et d'une mère dont l'indifférence mêlée de haine confine à la cruauté, de parents qui sont de magnifiques perdants dignes de figurer dans un scénario écrit par Scott Fitzgerald et jeté au panier, une vie n'est pas assez longue pour répondre à ces questions. Mais certains essaient quand même. Et s'ils sont écrivains et qu'ils ont passé 70 ans, il se peut qu'ils s'assoient par cette calme soirée d'hiver qu'est devenue leur vie pour tenter de reprendre l'écheveau que le récit des événements d'une existence livré livre après livre n'a pas servi à démêler.

On est à la veille de la Seconde Guerre mondiale et Montréal est une ville chaude, même loin de son Red Light, du côté de la montagne, en haut de la côte, rue Sherbrooke et dans les beaux quartiers alentour, derrière ces dignes et respectables façades de grosses maisons dont certaines abritent des cabinets d'avocats et d'autres des pensions, dont celle de l'école d'arts Sainte-Geneviève. Le soir, ça joue au bridge là-dedans, une douzaine de jeunes filles qui ont entre 15 et 18 ans, et madame Duvernoy qui prend un coup en cachette et leur enseigne le français et le maintien. Et dans la tête des adolescentes, il fait chaud à Montréal, et tempête. «Nous avions, dans les chambres de cette vieille maison [...], de folles conversations sur le sexe. Est-ce que les vieux de plus de quarante ans le faisaient encore?» «Nous voyions le sexe partout.» Quand elles se préparent à manger, elles se font des tétons de crème fouettée, un gigot qui ressemble «à la cuisse marbrée de bleu d'un homme âgé», servi sur un lit de flageolets d'une «rigidité lubrique». Obsédées.

Le sexe veut s'insinuer par tous les pores de leur être. Il y a les deux lesbiennes dont on raconte qu'elles pissent debout comme les hommes et dont l'une possède une tête de bouledogue et exécute Chopin au piano. Il y a celle qui le fait «depuis presque six mois» avec un Canadien français «mince comme un lévrier». Celle qui lit Lawrence et celle que le père de la narratrice a tenté de séduire. Et Moira qui se marie et qui n'est même pas enceinte! Les autres ont compris qu'elles se doivent de laisser monter les enchères. «Nous rentrions de nos rendez-vous amoureux les lèvres et les seins douloureux...» Pas comme, se souvient Paula, cette élève de première, au New Hampshire, «qui avait d'énormes seins, s'offrait à tous. Elle s'appuyait après les cours contre un casier et n'importe quel garçon pouvait l'avoir.» Évidemment à éviter, mais tout de même troublant.

Dans un avant-propos à ses mémoires, Paula Fox évoque une affiche de cinéma qui l'avait fascinée, encore fillette, trimballée par des parents d'emprunt entre la Grosse Pomme, Cuba et la Californie. Le film s'intitulait Les Rapaces et avait été tourné l'année de sa naissance. L'affiche montre Zasu Pitts, «accroupie à moitié nue parmi des tas de pièces d'or, le visage empreint d'une expression de folle avidité, [incarnant] à mes yeux de petite fille le capitalisme américain». L'attitude de Fox vis-à-vis des richesses matérielles va ensuite se nuancer jusqu'à l'ambivalence. «J'ai commencé à comprendre que l'argent était une chose complexe, que certaines personnes accumulaient pour accumuler, poussées par des forces aussi mystérieuses pour moi que celles qui poussent les termites à construire des termitières atteignant, dans certains endroits du monde, jusqu'à dix mètres de haut.»

On voit passer dans son livre comme l'ombre jetée par ce capitalisme encore tout-puissant, mais rongé de l'intérieur: la grand-mère qui travaille comme dame de compagnie auprès de la richissime héritière d'une plantation cubaine, alors que les termites de la Révolution sont déjà dans la canne à sucre; et ce père qui est le genre d'artiste du beau monde et d'écrivain de studio que les classes possédantes aiment tant chouchouter: alcoolique et raté, mais divertissant. Je ne sais si Francis Scott Fitzgerald (que la figure du père de Fox rappelle irrésistiblement, et qu'on croise d'ailleurs dans le livre) et sa Zelda ont eu des enfants, mais une chose est sûre: ils n'étaient pas faits pour ça, et l'histoire de la vie de Paul Fox est celle de cette petite fille qu'auraient pu et n'auraient jamais dû avoir Scott et Zelda. La mère est une élégante et fragile porcelaine, pleine jusqu'aux yeux de la silencieuse haine de son destin biologique incarné par Paula. Le père est séduisant, drôle, pathétique. Ils sont les jouets de leurs désirs et les vrais enfants de leur fille, laquelle, à 76 ans, régularisera enfin cette anomalie en leur insufflant à son tour la vie.

Paula Fox est une très grande écrivaine. D'une seule phrase, elle transforme une situation, retourne la réalité comme une peau. En nous faisant voir le monde différemment, elle le change de la seule manière décisive, celle qui perdure sous la forme de visions et de mythes au fond des mémoires. Ancienne sympathisante marxiste («L'idée — stupéfiante à l'époque — d'appliquer le principe d'égalité aux Noirs m'a attirée vers le communisme»), Fox écrit comme un ange qui s'est réchauffé les ailes à la lanterne du diable.

Retour à Montréal. De quoi peuvent bien rêver toutes ces Cendrillon à la pantoufle brûlante? Mais du bal de Saint Andrew, voyons! D'un étudiant de première année à McGill qui embrasse bien et ne tripote pas trop. Et imaginez la salle du Ritz, ces orchidées à votre corsage, le gouverneur général, Lord Tweedsmuir en personne, prononçant un discours que nul n'écoute, comme il sied aux gouverneurs généraux. Sans oublier bien sûr les joueurs de cornemuse avec leurs kilts qui bougent «au rythme de leurs mouvements, révélant leurs jambes fortes et leurs genoux poilus» (obsédée!).

On fait quoi après? On se dirige tout naturellement vers la montagne au flanc ombreux, ça grimpe, on s'embrasse là-haut, la ville à nos pieds, mais on n'est pas les seuls à avoir eu cette idée, alors on renonce, on redescend pas à pas les grands escaliers en se frenchant tout du long. Paula Fox se réserve pour un marin socialiste. Elle fait bien.

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Collaborateur du Devoir

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Parure d'emprunt

Paula Fox

Traduit de l'anglais par Marie-Hélène Dumas

Éditions Joëlle Losfeld

Paris, 2008, 233 pages

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