La petite chronique - Irrésistible Vialatte

L'année 2008 marquant le 40e anniversaire de Mai 68, il ne fallait pas s'étonner qu'on profite de l'occasion pour noter l'héritage laissé par l'événement. On n'a pas manqué de souligner les virevoltes idéologiques de certains de ses plus chauds partisans. On a en certains cas viré casaque.

Pendant cette année 1968, Alexandre Vialatte n'a pas tellement été touché par les mouvements de révolte qui éclataient autour de lui. L'homme nouveau que l'on promettait, celui qui devait faire l'amour et non la guerre, celui qui croyait qu'il fallait interdire d'interdire, il devait le regarder avec sympathie. Pas toujours.

On a réuni les chroniques écrites cette année-là et publiées dans La Montagne et dans Spectacle du Monde. Le premier étant un quotidien de Clermont-Ferrand, l'autre un mensuel parisien. Il arrive assez fréquemment au reste à notre auteur de reprendre en les modifiant les mêmes textes. Une chronique destinée à La Montagne reparaît quelques semaines plus tard.

Que raconte Vialatte pendant cette année troublée? Il trouve toujours qu'Allah est grand et que tel phénomène remonte à la plus haute antiquité. En somme, il ne paraît pas tellement touché. Tout juste serait-il ennuyé. Car cet homme, qui est l'anarchie même, qui ne parvient pas à trouver intéressant le monde ordinaire et uni, a en même temps un penchant marqué pour l'ordre.

Comment serait-il possible qu'un écrivain de sa trempe, qui a l'habitude de s'interroger en s'amusant, curieux impénitent, sur les grands phénomènes de l'histoire, s'énerve à propos de jeunes gens qui se lancent des pavés à Saint-Germain?

Il s'étonne plutôt de la grandeur des continents. «L'homme est sauvé par les continents. C'est grâce à eux qu'il peut marcher sur le sol ferme.» Il y a aussi les fleuves. «Que serait la Terre sans les fleuves? Les ponts fluviaux, même les plus beaux, perdraient les trois quarts de leur charme.»

Impossible d'aimer un écrivain comme Vialatte si on n'aime pas un tant soit peu le non sense. L'absurde lui va comme un gant. Lui, qui a connu en temps de guerre la déraison, expérience qu'il raconte dans un roman bouleversant, Le Fidèle Berger, ne peut témoigner de sa présence au monde qu'en en donnant une vision hallucinée.

De là la certitude que j'ai que, pour devenir un lecteur assidu et convaincu de Vialatte, il faut au préalable être doué pour la dérision. Pas n'importe laquelle. Vialatte n'a rien d'un ironiste vicieux qui ne demanderait qu'à humilier et rabaisser. Tout au contraire. Il serait plutôt un faux naïf. D'une intelligence d'une rare acuité, il interprète l'humanité à sa façon.

Ses chroniques hebdomadaires étaient la plupart du temps des comptes rendus de lecture. S'alimentant à même les caprices de l'édition, il entretenait ses lecteurs de tout et de rien. Le tout pouvant être le mouvement des saisons, le rien consistant en la description d'une mode passagère, comme elles le sont toutes.

«La femme se compose essentiellement d'un chignon et d'un sac à main. C'est par le sac à main qu'elle se distingue de l'homme.» Comment s'étonner de ce commentaire quand celui qui le formule écrit: «On a peur d'être de trop dans une époque sublime.»

Il y a fort à parier que Vialatte n'estimait pas qu'il vivait dans une civilisation aussi exceptionnelle, mais il n'arrêtait pas de décrire sa déroute, ses émerveillements, comme ses déconvenues.

Lire Vialatte et être convaincu, c'est entrer pour toujours dans un monde d'une extrême richesse, soutenu et propulsé par une écriture d'une rare sagacité.

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Collaborateur du Devoir

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1968

Alexandre Vialatte

Julliard

Paris, 2008, 335 pages

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