Tu seras un homme, mon fils

Commençons par la fin. «J'allais devenir un homme, je n'y tenais pas réellement.» C'est la dernière phrase de La Bar-mitsva de Samuel. Le premier roman de David Fitoussi.

Ce qu'on sait de lui? Né en France dans une famille juive d'origine algérienne, il a grandi en banlieue de Paris avant d'émigrer au Québec à la fin des années 1970, vers l'âge de 10 ans... comme son héros.

Cela ne fait pas de La Bar-mitsva de Samuel une autobiographie classique, un simple témoignage pour autant. Loin de là. Nous sommes dans le sarcasme à outrance, la surenchère, pour ne pas dire le burlesque, par moments.

Le tout se déploie sur le thème du rejet. Rejet du monde, de la société dans laquelle il vit, de ses proches, pour commencer: c'est ainsi que le jeune Samuel se définit. On le comprend, remarquez. Il n'a de place nulle part.

Personne ne se soucie de lui. Sauf son rabbin. Qui ne cesse de lui répéter que «la bar-mitsva est le rite symbolique du passage de l'enfance au monde des adultes».

Impossible d'y échapper, Samuel le sait bien: «Pour un juif, faire sa bar-mitsva, c'est un peu comme être prêtre et tripoter des petits garçons: l'un ne peut pas aller sans l'autre.»

La Bar-mitsva de Samuel, donc. C'est le coeur du roman, et son point d'arrivée. Entre-temps, on aura vu le héros en pleine crise identitaire, existentielle et religieuse, cracher son fiel sur tout ce qui bouge.

Le portrait qu'il fait de sa mère: une névrosée, une hystérique qui passe son temps à le claquer et répugne à l'embrasser, bref «une connasse». Pas religieuse pour deux sous, en plus, cette fainéante.

C'est un peu beaucoup pour l'embêter, d'ailleurs, que Samuel va se mettre à prendre le judaïsme au sérieux. Tout comme le faisait son père: fidèle habitué de la synagogue, il respectait les fêtes juives, assumait son identité, lui.

Son père: la seule personne au monde qui trouve grâce à ses yeux, dont il est fier. Parce qu'il est absent, parce qu'il lui manque? Son père, disparu de sa vie du jour au lendemain. À qui personne n'a dit que son ex-femme est partie vivre au Canada avec leurs deux enfants et son nouveau mari...

Si Samuel lui écrivait une lettre? S'il l'invitait en secret à sa bar-mitsva?

L'idée fait son chemin dans sa tête, secrètement. Tandis qu'il réclame de manger strictement cacher et provoque les colères de sa mère.

Il projette un jour d'aller voir le mur des Lamentations... «et de visiter les bordels de Tel-Aviv». Car, disons-le franchement, au-delà de la religion, le sexe est sa véritable obsession.

Il y pense tout le temps. Dans sa cham-bre, alors qu'il tente tant bien que mal de parfaire son hébreu. Dans le métro, où les seins des femmes ressemblent à une invitation. Et à l'école, où les petites grosses provoquent chez lui des réactions incontrôlées.

De là à passer à l'acte... il n'y a qu'un pas, qu'il tente de franchir, à ses risques et périls. Sans parler de l'accent pas du tout sexy, terrible, inesthétique, disgracieux des Québécoises, qui le rebute.

En fait, tout ce qui touche à sa terre d'adoption a tendance à lui répugner. À commencer par l'hiver québécois. Sinistre, toute cette neige, ce froid polaire: «une vraie vie de merde».

Heureusement, il y a des dépanneurs, où on peut se procurer de la bière. «Au Québec, avec six mois d'hiver sibérien, cinq mois et demi d'automne pourri et deux semaines de canicule suffocante, la bière a la vocation de carrément vous éviter la démence.»

Quant aux valeurs québécoises, c'est à n'y rien comprendre. Le Parti québécois, la loi 101, à quoi ça rime tout ça? À faire fuir les sièges sociaux des grandes entreprises canadiennes vers Toronto. Et à empêcher un petit Français d'aller à l'école anglaise pour devenir bilingue. Adieu le grand rêve américain!

Le Québec aux Québécois, René Lévesque, tous les grands mouvements sociaux des années 1970... pouah! Les intellectuels québécois: «des syndicalistes à grande gueule reconvertis en pessimistes», voilà!

C'est ainsi que Samuel voit les choses. Ou voyait. Car tout est raconté au passé. Tout ça, c'était avant. Avant qu'il fasse sa bar-mitsva. Point d'arrivée du roman, oui.

Roman qui prend de plus en plus, au fil des pages, des allures de carnet d'observation. Qui stagne un peu par moments, soyons francs. Petite tendance à la répétition, au surlignage. Et aux détails superflus. Mais bon, ça dépend pour qui.

Chose certaine, oubliez l'action. Oubliez l'épanchement. Pas d'amour non plus, dans La Bar-mitsva de Samuel. Nulle part. De la méchanceté, de la cruauté, beaucoup. De la distance, surtout.

«Le plus important, c'est que j'étais un peu absent, indifférent aux autres. C'était peut-être ça, le bonheur, tout compte fait. Qu'y a-t-il de plus aliénant que d'être dominé par ses propres émotions, bonnes ou mauvaises?»

Vivre en retrait du monde, et de lui-même. C'est ainsi que Samuel a appris à survivre. À devenir un homme, finalement... même s'il n'y tenait pas réellement.

En passant, une suite à La Bar-mitsva de Samuel serait la bienvenue. Quelle sorte d'homme le héros est-il aujourd'hui, trente ans plus tard? Où vit-il, que fait-il? On aimerait bien le savoir.

Pour ce qui est de l'auteur, marié, quatre enfants, 43 ans, il vit depuis peu en Israël, nous apprend-on. À 40 kilomètres de Tel-Aviv... 40 kilomètres de Gaza, quoi!

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Collaboratrice du Devoir

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La bar-mitsva de Samuel

David Fitoussi

Éditions Marchand de feuilles

Montréal, 2009, 303 pages

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