Des animaux «humainement modifiés»

Miser sur la sélection naturelle en protégeant tous les cerfs de plus de huit pointes assurerait une bien meilleure régénération du cheptel.
Photo: Miser sur la sélection naturelle en protégeant tous les cerfs de plus de huit pointes assurerait une bien meilleure régénération du cheptel.

Une étude fascinante, qui constitue une première scientifique à plusieurs égards, s'est attardée à mesurer les impacts de la prédation humaine, selon ses niveaux d'intensité, dans différents écosystèmes. Elle conclut que les méthodes de «récolte» des espèces vivantes par les humains modifient radicalement, et plus rapidement qu'on ne le croyait, les phénotypes des différentes espèces.

Par opposition au génotype, soit ce qui est donné par l'ADN d'entrée de jeu, le phénotype d'une espèce regroupe plutôt ses caractères extérieurs, comme le poids, la couleur, son état physique général, etc., en somme l'ensemble des caractéristiques qui expriment dans sa morphologie la relation entre son bagage génétique et son environnement.

Cette étude a été publiée dans la dernière édition des Proceedings of the National Academy of Science des États-Unis (952-954).

On savait depuis longtemps que les caractères propres à une espèce étaient influencés de façon permanente par la dynamique qui les relie à leurs prédateurs. Mais, contrairement aux prédateurs naturels, les humains exploitent certaines espèces à des niveaux généralement beaucoup plus élevés et ils ciblent de façon préférentielle les plus belles prises, soit les adultes dont la taille reflète généralement la capacité de reproduction. Ces chercheurs des Université de Colombie-Britannique, d'Alberta, de Californie et du Maine ont voulu combler un vide sur le plan scientifique en mesurant le rythme de changement du phénotype de plusieurs espèces soumises à la prédation humaine, en le comparant avec celui des mêmes espèces présentes dans des milieux intouchés et aux prises avec des stress indirectement liés à l'activité humaine, comme des environnements pollués ou des forêts fortement perturbées. Ils ont ainsi découvert, en analysant 40 écosystèmes, que les changements causés par une récolte directe et des stratégies axées sur les grosses prises provoquent des changements plus rapides, par 300 %, par rapport à des écosystèmes naturels et de 50 % par comparaison avec des écosystèmes perturbés par d'autres activités humaines que la prédation.

En réalité, la prédation humaine classique — et la récolte commerciale beaucoup plus que la récolte sportive — modifie le phénotype des espèces plus profondément que toute autre cause connue. Les chercheurs ont ainsi observé un déclin d'environ 20 % du poids et de 25 % des caractères transmissibles par la reproduction dans les écosystèmes exploités commercialement, soit le niveau de récolte le plus intense. Cet affaiblissement global du phénotype lié à la reproduction est dû au fait que cette activité repose de plus en plus sur des sujets plus faibles, ce qui augmente radicalement, selon l'étude, le risque d'extinction, en menace l'exploitation durable ainsi que leurs écosystèmes et les prédateurs qui en dépendent.

Cette étude soulève bien des interrogations sur certaines stratégies de gestion d'espèces fauniques québécoises. On y interdit, par exemple, la capture des petits dorés, maskinongés et truites grises alors qu'il faudrait vraisemblablement protéger plutôt les gros géniteurs de toutes les espèces si on veut profiter des bienfaits de la sélection naturelle. Plusieurs défendent actuellement une stratégie de récolte des cerfs de Virginie qui épargnerait les plus petits et concentrerait la chasse sur les gros spécimens si prisés des chasseurs de trophées, dont on mesure ici l'attitude anti-écologique. Si les gros cerfs, disent ces chasseurs de «gros», ne sont pas assez nombreux, qu'à cela ne tienne, on créera des champs nourriciers en forêt pour les engraisser, comme les boeufs, quoi! Voilà des chasseurs qui commencent à ressembler à des agriculteurs, avec leurs herses derrière leurs VTT. Miser sur la sélection naturelle en protégeant tous les cerfs de plus de huit pointes assurerait une bien meilleure régénération du cheptel et, à long terme, une espèce plus résistante. À l'heure actuelle, la position des chasseurs dans ce dossier, poussée par le mercantilisme de plusieurs revues de chasse et de pêche et de vendeurs de gadgets qui n'en ont que pour la course aux «gros», va à l'encontre des règles de l'écologie. Où sont les biologistes assez indépendants pour s'élever contre ces aberrations? S'il est vrai que la chasse fournit aux gestionnaires de la faune de puissants outils de gestion, ces propositions de gestion à rebours des mécanismes naturels imposeront une remise en question du caractère de moins en moins écologique de cette activité si on la laisse ainsi dégénérer. Et c'est un chasseur impénitent qui l'affirme!

Et les caribous?

Il y a 1415 jours aujourd'hui que le caribou forestier a été désigné espèce vulnérable au Québec sans que cela ne débouche sur un plan de rétablissement de l'espèce, prévu par la loi. Il y a certainement un ministre qui s'est endormi sur ce dossier ou des hauts fonctionnaires incapables de mettre un pied devant l'autre pour aboutir à des résultats tangibles! Car ce plan serait prêt depuis deux ans et aurait été relégué sur une tablette de peur d'indisposer l'industrie forestière, affirme Patrick Nadeau, porte-parole en foresterie pour la Société pour la nature et les parcs (SNAP). Or, entre-temps, l'inaction du ministère augmente chaque jour davantage le risque de disparition de cette espèce dans les forêts commerciales.

Depuis plus d'un siècle, selon la SNAP, le caribou forestier a constamment migré vers le Nord à cause des coupes forestières. Aujourd'hui, avec son Plan Nord, le gouvernement Charest semble vouloir accélérer l'exploitation des ressources jusque dans le dernier refuge nordique de cette espèce, la forêt boréale, soutient le groupe. L'inaction du ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Claude Béchard, semble d'autant plus inexplicable que son patron a promis en dévoilant son Plan Nord de soustraire au développement la moitié des territoires nordiques. Cela lui laisse assez de marge de manoeuvre pour protéger les habitats préférentiels du caribou, à moins que le ministre n'ait décidé de protéger ces habitats forestiers... une fois qu'ils auront été rasés! Ça ne serait pas une première au Québec!

Lecture: OGM, tout s'explique, par Christian Vélot, préface de Gilles-Éric Séralini et Jacques Testart, Éditions Goutte de sable, 239 pages. Tout ce qu'on ne dit pas dans les grands médias sur ces Organismes Géniaux et Merveilleux, ou Organismes Génétiquement Monstrueux (au choix!), y compris les carences des systèmes d'évaluation et les indices de danger que plusieurs études rendent chaque jour plus inquiétants. Une synthèse d'une grande actualité.

À voir en vidéo