Le devoir de mémoire

La polémique sur la célébration du 250e anniversaire de la bataille des plaines d'Abraham a soulevé un débat historique. Plusieurs, dont l'auteur de cette chronique, se sont offusqués que l'on veuille célébrer cet événement somme toute tragique de l'histoire des francophones d'Amérique par de grandes reconstitutions offertes en spectacle aux touristes et un bal masqué.

Afin de justifier leur position, la Commission des champs de bataille et certains historiens ont invoqué ce qu'il est convenu d'appeler le «devoir de mémoire». Cette expression controversée apparue en France il y a plusieurs années est aujourd'hui tellement galvaudée des deux côtés de l'Atlantique qu'il vaut la peine de revenir sur ce qu'elle signifie et ce qui lui a donné naissance. La façon dont elle est aujourd'hui invoquée à la défense d'une foire aux vagues relents historiques a de quoi faire dresser les cheveux sur la tête.

L'idée que les peuples ont un devoir de mémoire n'est pas nouvelle. Après la Seconde Guerre mondiale, on a notamment cherché à perpétuer le souvenir de la résistance et des déportations en multipliant les témoignages et les commémorations. Mais c'est dans les années

80 qu'est réapparu dans toute son horreur le souvenir de la Shoah. On doit cette redécouverte au travail d'historiens comme Raul Hilberg, de témoins comme l'écrivain Primo Levi, de militants comme l'avocat Serge Klarsfeld et de cinéastes comme Claude Lanzmann. En 1987, le devoir de mémoire fut invoqué en France afin de justifier le procès tardif de Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon. Ce devoir est lié au besoin de perpétuer le souvenir d'un événement exceptionnel qui interroge non seulement une génération, mais l'humanité tout entière. Cela apparaissait d'autant plus impérieux que les témoins de la Shoah disparaissaient. Avec les années, le devoir de mémoire s'est étendu à tout ce qui touche au crime contre l'humanité, comme l'esclavage par exemple.

Que peut-on déduire de tout cela? D'abord que la mémoire n'est pas l'histoire. Alors que les historiens ont la tâche de faire la lumière sur les circonstances précises d'un événement, la mémoire concerne le souvenir nécessairement sélectif, transformé, voire mythifié que les sociétés et les individus conservent de ces événements. Cette mémoire demeure partout un ciment social essentiel. Elle s'appuie évidemment sur le travail des historiens, mais elle n'a que faire des détails de l'histoire. Il n'y a qu'à examiner la photo utilisée par la Commission des champs de bataille, où l'on voit Montcalm serrant la main de Wolfe, pour constater que la Commission des champs de bataille fait peu de cas de l'histoire. L'organisme n'est pas là pour faire avancer la recherche historique, mais bien pour promouvoir une certaine vision nécessairement tronquée de cette histoire.

Le problème de la bataille des plaines d'Abraham, c'est qu'indépendamment de l'histoire, deux mémoires sont en concurrence. D'abord, celle du Canada, représenté par la Commission des champs de bataille, qui cherche à faire valoir les quelques avantages, par ailleurs réels, que la conquête britannique a pu apporter aux francophones. Ensuite, celle du Québec, représenté par le refus de Jean Charest d'assister à l'événement, qui a conservé le souvenir non moins réel du joug colonial britannique et de la lente érosion jusqu'à aujourd'hui du français au Canada.

Quelle que soit la vision que l'on partage, il n'en demeure pas moins exagéré, et même obscène, d'invoquer le devoir de mémoire pour justifier la reconstitution d'une bataille et un bal masqué destinés à attirer des touristes. Un député a même eu le culot de comparer ces festivités à la visite du camp de Dachau. À Dachau, personne ne joue à la guerre sous le regard des touristes. On pleure ses morts dans le silence.

En Europe, le devoir de mémoire est aussi invoqué à tort et à travers. Des intellectuels réputés ont dénoncé son usage afin d'instaurer une «nouvelle religion civique» ou de censurer certaines opinions par des lois dites «mémorielles». Certains vont même jusqu'à revendiquer le «droit à l'oubli». Mais, personne n'avait encore eu l'idée saugrenue de s'en servir pour promouvoir les joyeuses reconstitutions qui s'organisent ici et là. Quand les Britanniques fêtent leur victoire à Trafalgar ou que 3000 figurants jouent au soldat à Waterloo, personne n'invoque le devoir de mémoire.

Certains ont rappelé les commémorations franco-allemandes de la Seconde Guerre mondiale. Ces cérémonies sont justement le fruit d'une réconciliation des mémoires scellée par l'entrée volontaire des anciens ennemis dans l'Union européenne. De plus, si ces commémorations impliquent un devoir, il n'est pas dans la célébration de la victoire d'un peuple sur l'autre, mais dans la reconnaissance commune des horreurs du nazisme. Même chose pour la commémoration d'Hiroshima qu'a maladroitement évoquée le président de la Commission André Juneau.

Reconnaissons qu'il n'y a rien de semblable dans le gros party qui se prépare cet été sur les plaines. Invoquer le devoir de mémoire à cette occasion ne peut que contribuer à banaliser des mots déjà controversés et lourds de signification.

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crioux@ledevoir.com

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