Fossé culturel

Chaque fois que je lis une revue de cinéma française, je suis abasourdi devant la profondeur du fossé culturel qui sépare l'Amérique du Nord de l'Europe. Des exemples? Le film d'horreur Cloverfield, boudé presque partout sur notre continent à sa sortie il y a un an, arrive en troisième position du palmarès des dix meilleurs films de 2008 des Cahiers du Cinéma. Nul doute que cette histoire d'apocalypse new-yorkaise, à l'imaginaire recouvert des cendres du 11-Septembre, fait l'effet là-bas d'une leçon d'histoire, ou du moins possède un écho et une valeur symbolique que la distance rendent plus facilement audibles et mesurables.

Clivage pour clivage, j'ai également été surpris de constater la différence entre les palmarès individuels des 16 critiques de la célèbre revue (parmi lesquels on ne compte que deux femmes) et celui de ses lecteurs. Sans se détacher complètement de la ligne éditoriale, les lecteurs affichent un évident parti-pris pour les films narratifs. Ainsi, ils rejettent les films plus hermétiques de Pedro Costa (En avant, jeunesse), Rabah Ameur Zaïmeche (Dernier maquis) et Bertrand Bonnello (De la guerre), qui figurent au palmarès de la rédaction, au profit d'Entre les murs, Un conte de Noël et surtout Le Silence de Lorna. Ce dernier, plus récent opus des frères Dardenne, attendu sur nos écrans la semaine prochaine, arrive en première position du palmarès des lecteurs des Cahiers, devant No Country for Old Men et Valse avec Bachir.

Belle surprise pour moi qui ai tant aimé le Two Lovers de James Gray, projeté en compétition officielle au dernier festival de Cannes: le film, sorti en France en novembre dernier, avec Joaquin Phoenix en maniaco-dépressif et Gwyneth Paltrow en mythomane, figure en bonne place dans les palmarès de la rédaction et des lecteurs des Cahiers. Alors qu'aux États-Unis, Gray s'est battu comme un diable dans l'eau bénite pour dénicher un distributeur. Two Lovers prendra (enfin) l'affiche le 13 février. Pour une Saint-Valentin au chocolat amer.

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Dans un excellent éditorial paru dans le numéro décembre-janvier de 24 Images, Marie-Claude Loiselle s'interroge sur la tendance au minimalisme et à l'épuration narrative qui caractérise le jeune cinéma d'auteur québécois. Citant pour exemple Derrière moi, Demain, À l'Ouest de Pluton et Elle veut le chaos, la rédactrice en chef de la revue attribue en partie cette approche plus radicale de l'art cinématographique à une volonté de tourner le dos aux standards de «qualité professionnelle» qui ont force de loi dans le cinéma québécois «mainstream» prisé par nos institutions. «Or cette quête, quoique motivée par la volonté d'élaborer un langage formel doublée d'un urgent besoin de tourner, ne conduit pourtant pas nos cinéastes à proposer quelque chose d'unique ou de véritablement déroutant», dit-elle. Un texte éclairant, à lire absolument.

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Chaque année, la course aux Oscars se complique du fait que dans le monde anglo-saxon, aux États-Unis tout particulièrement, les films sont produits par des armées de producteurs: producer, executive producer, associate producer... Qui donne le cash et qui travaille vraiment? On ne sait pas trop. Il s'y sont pris à neuf pour produire New in Town, une comédie sans envergure avec Renée Zellweger, qui arrive sur nos écrans aujourd'hui.

L'Oscar du meilleur film étant remis à son producteur, il revient à l'Académie de valider les noms et d'établir une liste définitive, ne devant jamais dépasser trois lauréats, à moins de circonstances extraordinaires. C'est ce qui vient de se produire cette semaine, alors que le comité exécutif de l'Academy of Motion Picture Arts and Sciences a accordé la nomination, pour le film The Reader (Le Liseur), à quatre producteurs. La circonstance extraordinaire? Deux d'entre eux sont décédés durant la production, en l'occurrence Sydney Pollack et Anthony Minghella. L'Académie a du coeur, mine de rien.

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Collaborateur du Devoir

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