Vega Sicilia : simplement unique

Fin des années 1970 à l'Académie du vin, rue Saint-Amable, dans le Vieux-Montréal. Sur la table, des vins rares et chers que nous présente Steven Spurrier, ce marchand de vin britannique qui s'était fait connaître quelques années auparavant avec le fameux «Jugement de Paris» où le gratin des meilleurs vins français avait perdu la face devant l'élite de la production américaine.

Sur la table, donc, des vins rares et chers mais surtout l'un d'eux, qui allait à jamais faire basculer l'intérêt naissant que j'avais alors pour le jus de la treille admirablement fermenté: Vega Sicilia Unico 1961. Après le recueillement d'usage, la boulimie des mots lancés sur trois pages de notes mais surtout un dégustateur qui avait visiblement perdu le nord et cherchait obstinément la boussole de sa raison. L'émotion? Indescriptible. La description? Superficielle. Seule certitude: je touchais là un monument qui, depuis, ne cesse de saper à la base tout repère «logique» en matière de dégustation.

L'histoire de la bodegas Vega Sicilia commence avec l'excentrique riojan Don Eloy Lecanda y Chaves, dès 1864, en Castille, tout juste au nord de Madrid, sur les plateaux dominant le fameux Duero (le Douro portugais). L'homme aura l'intelligence alors d'adjoindre au tinto del pais local (le tempranillo) des cabernets sauvignons, merlots et malbecs en provenance du bordelais, histoire d'affiner plus encore un style mais surtout une réputation qui allait rapidement s'imposer, en Espagne mais aussi ailleurs, comme unique et hors norme.

Se succèdent quelques propriétaires, dont le dernier en lice, David Alvarez (1982), avec son fils Pablo, sur une propriété actuelle qui couvre quelque 240 hectares de vignobles et une production axée autour de cinq vins différents. Depuis 1998, le très sympathique Javier Ausas Lopez de Castro, de passage au Québec en novembre dernier lors de l'événement Montréal Passion Vin (MPV), est aux commandes à titre de directeur technique du groupe.

Moderne ou traditionnel ?

Dans le grand débat actuel qui oppose vin «moderne» et style plus «traditionnel», Bodegas Vega Sicilia s'amuse allègrement à brouiller les pistes pour qui aime trancher coûte que coûte. Des cinq vins — Pintia en appellation Toro (100 % tempranillo), Alion, Valbuena, Unico et Unico Reserva Especial (assemblage de grands millésimes seulement) —, seuls les deux premiers peuvent être chapeautés du qualificatif « moderne», alors que les trois autres offrent à mon sens un profil glorieusement «traditionnel», profil, d'ailleurs, qui turlupinera à souhait les tenants d'une oenologie réglée au quart de tour, une oenologie levurée, enzymée, microbullée, filtrée, calibrée et élevée 18-mois-pas-une-minute-de-plus-pas-une-minute-de-moins en barrique neuve...

«On ne voulait pas prostituer Vega Sicilia, d'où notre réponse avec Pintia — un Toro domestiqué, en somme — et Alion qui se veut l'écho des nouveaux vins de la Ribera del Duero», dira un directeur technique particulièrement en verve, qui aime aussi parler «d'élégance dans l'austérité» pour affiner son propos. De fait, la cuvée Unico, avec un minimum de 10 ans d'élevage sous bois avant la mise, s'inspire plus d'une conception à l'ancienne où l'on «conduisait» le vin à son propre rythme plutôt que de l'accoucher aux forceps dans l'esprit contemporain d'une oenologie productiviste soucieuse de rentabilité.

En cela, Vega Sicilia «Unico» évoque Ausone 1900, Cheval Blanc 1947 et autres Latour 1959 par sa capacité non seulement à révéler l'adéquation, pour ne pas dire le momentum parfait cépage/climat/terroir, mais aussi par cette régularité assurée aujourd'hui en fonction d'une conduite fine et ajustée, sans interventionnisme débridé.

Le grand coupable de l'affaire? Bien sûr, ce tempranillo à la pellicule riche en polyphénols et d'une surprenante acidité, tous deux déjà garants de sa légendaire longévité sous verre, cépage issu de vieilles vignes, taillé en gobelet, soumis à des rendements de misère (autour de 20 hectolitres à l'hectare) et enraciné dans une mosaïque de terroirs (galets, calcaire...) qui, avec l'apport de ses complices bordelais, assurent la remarquable profondeur et la complexité d'ensemble. Bref, un grand, voire un très grand seigneur.

La dégustation

Deux cuvées seulement de la célèbre bodega sont actuellement disponibles au Québec, à savoir Pintia 2005, Toro (63 $ - 11052877), un petit monument élevé à la gloire du tempranillo, d'un élevage particulièrement soigné, et Vega Sicilia «Valbuena» 2002 (129 $ - 10760388), cuvée soeur de «l'Unico» mais avec un élevage raccourci (autour de cinq ans), d'un soyeux irrésistible. J'invite les curieux qui souhaiteraient compléter leur dégustation à se tourner vers l'appellation voisine, Cigales, en se procurant aux boutiques Signature la cuvée Cesar Principe 2005 (45,25 $ - 10944574): noir comme la nuit, dense, puissant et parfumé, une grosse pointure de type «moderne» qui n'est toutefois pas dépourvue de fraîcheur ni d'élégance.

Quatre millésimes de Vega Sicilia «Unico» dégustés au MPV: un privilège rare. Lequel des 1998, 1981, 1969 ou 1953 a eu le dessus? Comme le mentionnait si bien Javier: «Ici, on se fout du temps car l'acidité est notre passeport pour l'éternité. Après la phase de "musculation" où l'on envoie les vins au gymnase dans de petits fûts neufs mi-français, mi-américains, ceux-ci passent ensuite en phase "éducation" sur vieux fûts, avant d'aboutir en phase "récupération" en gros foudres qui les lissent et les patinent avant la mise en bouteille.» Résultat? Des rouges qui conservent, en prime jeunesse (1998) comme en âge adulte (1953), un liant, une texture, une fraîcheur, une complexité, une race que seuls les grands de ce monde sont capables d'atteindre. À ce 1961 qui m'avait jadis liquéfié sur place, s'ajoutent aujourd'hui d'autres millésimes comme autant de haltes sur le chemin de l'éternité. Unique, tout simplement.

- Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin y gagne à séjourner en carafe.

- Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2009 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.

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www.vintempo.com

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Les vins de la semaine

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La belle affaire

Santa Carolina Reserva 2007, Cabernet Sauvignon (13,95 $ - 11015988)

Comme le dit Bill, chroniqueur vin à The Gazette, c'est moderne mais c'est bon aussi! L'approche est sur le fruit, juteux, bien frais avec sa nuance poivrée, corsé mais aussi souple et lisse sur le plan texture. L'animal braisé devrait le faire rugir plus encore. 1.

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Les bulles

Moingeon Prestige, Crémant de Bourgogne Brut (22,25 $ - 871277)

Mousse crémeuse sur bon volume fruité à peine arrondi par le dosage. Ensemble cohérent, de belle longueur. ***1/2,1. Chandon Blanc de Noirs, California (23,95 $ - 100693): plus vineux, plus soutenu que le précédent, riche mais mesuré. 1.

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La primeur en blanc

Château la Tour de l'Évêque 2007, Côtes de Provence (18,30 $ - 972604)

Millésime honni à Bordeaux mais réussi en Provence, ce qui n'altère en rien l'inspiration de Régine Sumeire car ici la pureté prime, l'élégance aussi, avec ce réalisme du terroir qui porte le rolle et le sémillon comme un chant de cigale qui ne veut pas mourir. 1.

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La primeur en rouge

Château Viella Prestige 2005, Madiran (29,55 $ - 10516537)

La robe est sang de boeuf et l'effet n'est pas moins boeuf, que ce soit au nez comme en bouche! Un 100 % tannat qui offre mâche, vigueur et corpulence, une puissance mais surtout une fraîcheur fruitée qui allège la musculature d'ensemble. Jarret d'agneau braisé. 2.

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Le vin plaisir

Château Haut Gay 2006,

Bordeaux Supérieur (20,15 $ - 10520771)

Un petit bijou de vin. Du bien mesuré, bien emballé dans sa couleur riche et profonde, ses flaveurs intenses et accrocheuses, liant le fruité et le boisé dans une vinosité et une fraîcheur qui découpent le tout en autant de bouchées qui laissent bouche bée. 1.

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