Nos génies en herbe

Les enfants se développent mieux quand ils ont assez de temps et d’espace pour respirer, traîner, se détendre, prendre des risques et faire des erreurs, rêver et s’amuser selon leurs règles, et même échouer.
Photo: Agence Reuters Les enfants se développent mieux quand ils ont assez de temps et d’espace pour respirer, traîner, se détendre, prendre des risques et faire des erreurs, rêver et s’amuser selon leurs règles, et même échouer.

«Quels que soient les efforts engagés, le fait d'élever des enfants finit toujours par générer des comportements bizarres, et je ne parle pas des enfants.»- Bill Cosby «Nous attendons d'eux qu'ils accomplissent nos rêves tout en étant fidèles à eux-mêmes.» - Carl Honoré

Je ne voudrais pas être une enfant des années 2000. Je n'ai pas ce qu'il faut, pas l'ADN assez compétitif, le QI trop mou, pas suffisamment d'ambitions sportives; j'aurais capitulé avant d'entrer à la maternelle. Drop-out à cinq ans, squigee à dix. Que de pression, que d'angoisse! L'enfance n'est plus un terrain de jeux, c'est devenu du sérieux, de la haute voltige pour chiens savants, du génie en herbe gavé d'herbicides, vert comme un green de golf. On passe des examens dès la conception et ça ne s'arrête plus jamais. Pas étonnant qu'on étire l'enfance si longtemps plutôt que de la vivre pleinement, en concentré, entre 0 et 18 ans, les deux doigts dans le nez.

Et pourtant, j'ai donné dans la performance moi aussi, atteint l'école secondaire à l'âge de 10 ans, le cégep à 15. Y a pas de quoi se péter les bretelles, j'ai raté de belles occasions de rester innocente et de conserver ma virginité plus longtemps.

Aujourd'hui, c'est encore pire, je suis le parent en herbe d'un petit génie en formation. Tous les enfants de la classe moyenne et supérieure le sont, c'est leur lot, une façon de susciter la pitié dans un monde qui les utilise comme des cobayes ou des rats de labo lobotomisés. Ils n'ont pas faim, ils sont gavés, anhédoniques, privés de désirs.

Comme tous les parents bien intentionnés — l'enfer est pavé de bonnes intentions, comme vous le savez —, j'ai fondé des espoirs démesurés sur l'intelligence de mon rejeton, sur le ratio énergie investie/rendement sur cinq ans; j'ai même acheté un livre intitulé 100 recettes pour booster l'intelligence de votre enfant, mais je n'ai pas eu le temps de l'ouvrir.

Je lui ai fait écouter des CD d'apprentissage de l'espagnol in utero en mettant de l'argent de côté pour son Régime d'épargne-études, je l'ai inscrit à des cours de natation à six mois, j'ai consulté un pédopsychiatre durant la gestation, suivi un cours de RCR dès qu'il s'est pointé le bout du nez par césarienne d'urgence, et participé à des ateliers de massage deux semaines après.

Je l'ai allaité un an pour me faire pardonner de l'avoir mis au monde et pour l'immuniser contre tout, surtout la bêtise, j'ai cuisiné bio en lui faisant écouter les vidéos Baby Einstein. J'ai lu tous les maudits spécialistes, les super nanies et les psys sur la question de son délicat développement moteur, cognitif et affectif. Jusqu'au jour où j'ai balancé mon «projet». Basta! J'étais à deux doigts de me bouffer les huit autres.

Mon fils me remerciera bien un jour. Ou alors il cherchera sa mère toute sa vie dans chaque femme qu'il rencontrera, ce qui revient au même. Ils font tous ça.

Élever un enfant, mais combien haut ?

Aujourd'hui, j'élève toujours un petit génie mais j'abdique devant tout ce qui ressemble à une fête d'anniversaire coproduite par le Cirque du Soleil, des activités de p.-d.g. qui l'empêchent de niaiser dans sa chambre tout seul en se prenant pour Kovalev; j'ai mis un holà à la surstimulation commanditée par Ritalin, puis son père et moi n'avons pas demandé de dérogation pour qu'il puisse être admis au MIT dans dix ans.

Notre fils de cinq ans va même faire son entrée un an plus tard à la maternelle parce que je n'ai pas réussi à pousser à la date prévue pour l'accouchement. J'avais séché les cours prénataux au CLSC... Dieu me pardonne, j'avais aussi omis de lire La Maternité pour les nulles.

Heureusement, pétrie de culpabilité (le plus grand moteur de recherche féminin), j'ai écouté les recommandations du papa de mon B et je me suis plongée dans la lecture de Manifeste pour une enfance heureuse de Carl Honoré, l'auteur qui nous a donné Éloge de la lenteur il y a quelques années. Ce manifeste est un bonheur de lecture que je recommande à tous les parents et à tous ceux qui veulent comprendre pourquoi ils résistent à l'idée de se reproduire. Ça les réconfortera dans leurs choix respectifs.

Cette enquête journalistique doublée d'un essai sur 350 pages plaira aussi à tous les membres du corps professoral et à la pléthore de spécialistes de l'enfance sans lesquels nous ne pourrions plus mener un être humain à terme. «Mon ambition est de découvrir un moyen d'apaiser l'angoisse dont nos enfants font l'objet», écrit l'auteur, journaliste et papa, qui a fait le tour du monde pour prendre le pouls de cette anxiété généralisée.

De l'Italie au Japon en passant par les États-Unis, le Canada et la Finlande, Carl Honoré brosse un tableau assez complet «des» systèmes d'éducation et des modes qui propulsent le balancier dans une direction puis en sens inverse selon les études, des soubresauts de l'économie et des découvertes des chercheurs qui travaillent avec des rats studieux.

Époque instable, enfants prodiges

Résultat? Nos chères petites têtes blondes ne savent même pas ce qu'est le concept de liberté et sont câblés, surveillés, managés, véhiculés, formatés et conséquemment fragilisés car nous ne leur lâchons plus les baskets. Il y a dix ans, le principal motif de consultation chez les psys universitaires était le chagrin d'amour; aujourd'hui, c'est l'angoisse.

Il est d'ailleurs très instructif, à ce chapitre, de prendre connaissance de ce que l'ex-responsable des admissions au MIT dit de nos enfants: ils se développent mieux quand ils ont assez de temps et d'espace pour respirer, traîner, se détendre, prendre des risques et faire des erreurs, rêver et s'amuser selon leurs règles, et même échouer. Oui, les sonates de Mozart peuvent améliorer leur raisonnement spatiotemporel, mais l'effet ne dure que 20 minutes.

On n'a qu'une seule enfance et toute la vie pour s'en rappeler ensuite. Ce surinvestissement parental en dit long surtout sur la vanité des parents, justement, qui ont placé les enfants au centre de leur vie, de leur nombril, et qui s'attendent à être récompensés pour les lourds sacrifices qu'ils concèdent.

Plus l'avenir est incertain, plus on investit dans ceux qui bâtiront demain, c'est un réflexe normal, paraît-il. Reste à se demander si on veut élever un hamster qui pédale dans un carrousel ou un être humain capable de se tenir dans ses bottines.

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cherejoblo@ledevoir.com

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Reçu: Manger, un jeu d'enfant de Guylaine Guèvremont et Marie-Claude Lortie (La Presse). Ah! l'éducation alimentaire, une autre obsession pour les parents, et elle revient trois fois par jour! Le bouquin fait la part des choses et refuse de se cantonner dans les régimes et la peur des aliments, en cette époque de sédentarité et d'obésité. Les enfants ont un instinct sûr en matière de nourriture, mais encore faut-il les laisser explorer et se rappeler qu'ils imiteront leurs parents d'abord. Des trucs pour les enfants difficiles, les ados qui mangent en cachette ou qui sont victimes des pressions du groupe. Du coup, on retrouve l'immense plaisir et le grand espace de liberté qu'offre le terrain culinaire.

Lu: à mon B Le Livre des Hic, Snif, Atchoum, Boum-Boum! et Le Livre des Miam, Glourps, Glou, Plop (Gallimard Jeunesse), deux livres pop-up qui permettent à l'enfant de parcourir l'intérieur de son corps, l'un s'intéressant particulièrement au système digestif qui fascine tant les enfants et l'autre, au système vasculaire et pulmonaire. Très bien faits et fort appréciés. À partir de cinq ans.

Savouré: chaque page du dernier Claude Ponti: Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer (école des loisirs). Comme d'habitude, mon auteur jeunesse préféré nous gâte avec son imaginaire débridé et son style déjanté. Tous les types de parents, des solitaires aux triiiiistes en passant par les ravis, les jetables, les compliqués, les arbres, les lourds, les poirpomes, la seule (toutes les monos se reconnaîtront!), les enveloppants, les trouillons, le seul (tous les monos se...), l'absent, et j'en passe. Dé-li-cieux. De 5 à 105 ans.

Visionné: Le Martien de Noël (1971) avec Marcel Sabourin en compagnie de mon B, qui s'en est entiché. Outre le côté drolatique de ce film de science-fiction québécois, j'y ai redécouvert à quel point les parents étaient complètement irresponsables il y a 40 ans. Les deux jeunes enfants du film disparaissent toute la journée en compagnie d'un martien et malgré le fait qu'ils soient absents pour le souper, le père rassure la maman en lui disant que leurs enfants ont bien le droit de jouer dehors car ils sont en vacances. Science-fiction totale en 2009.

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L'ancien temps

«Maman? Est-ce qu'il va y avoir encore de l'ancien temps quand tu seras morte?», m'a-t-il demandé. Mon ancien temps? Ça s'appellera de «l'histoire» ou «une autre époque», mon chou, peut-être même «la fin d'un monde». Et ton ancien temps à toi, nous sommes en train de le fabriquer.

Tu pourras dire que ta mère chauffait au bois à la campagne, qu'elle cuisinait des gaufres avec de la vraie farine, qu'elle dansait sur de la musette ou sur les Charbonniers de l'Enfer, qu'elle te chantait Plus bleu que le bleu de tes yeux avec un micro en bois, qu'elle lisait des livres en papier et qu'elle pelletait son toit de garage à bras tandis que toi tu jouais au hockey sur le prélart de la cuisine avec des pantoufles en Phentex.

Tes enfants vont trouver ça exotique à mort. Je te garde la recette des gaufres, on ne sait jamais. La question est de savoir si les poules pondront encore des oeufs dans le nouveau temps.

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