Gros-Jean comme devant

Il suffisait de voir le visage rayonnant du premier ministre ontarien, Dalton McGuinty, pour comprendre que Michael Ignatieff ne pouvait pas ordonner à ses députés de voter contre le budget Flaherty. Il n'y a pas si longtemps, c'était à se demander si MM. McGuinty et Flaherty n'en viendraient pas aux mains tellement le ton de leurs échanges était devenu acrimonieux. Hier matin, M. McGuinty n'en finissait plus d'énumérer les dossiers sur lesquels sa province avait obtenu satisfaction au cours des derniers mois: le transfert social canadien, l'aide à l'industrie automobile, l'Agence de développement économique de l'Ontario et maintenant la péréquation.

Sans oublier la Commission des valeurs mobilières pancanadienne, dont M. Flaherty a réaffirmé la nécessité aux yeux du gouvernement Harper. Dans l'esprit de M. McGuinty, il va de soi qu'elle ne pourrait pas s'installer ailleurs qu'à Toronto.

M. McGuinty a chipoté pour la forme sur les règles de l'assurance-emploi, qui sont un peu moins avantageuses pour les travailleurs ontariens que pour ceux de régions moins favorisées, mais cela semblait bien peu de chose dans l'avalanche de bonnes nouvelles.

Dans ces conditions, il était impensable que le PLC, dont le retour au pouvoir passe inévitablement par l'Ontario, bloque le budget. M. Ignatieff a eu beau accuser le gouvernement conservateur de tous les péchés du monde et identifier huit lacunes majeures dans le budget, il aurait été très mal avisé de priver le plus gros bassin d'électeurs au pays de tous ces bienfaits.

Il était préférable de s'en attribuer le mérite, en tâchant de ne pas donner l'impression de signer un chèque en blanc au gouvernement Harper. Remarquez, les rapports trimestriels que M. Ignatieff exige du gouvernement ne changeront pas grand-chose. Par définition, un gouvernement minoritaire est toujours en probation. Le jour où le chef libéral décidera qu'il est avantageux pour son parti de le renverser, n'importe quel prétexte fera l'affaire. D'ici là, il réussira toujours à trouver quelque chose de satisfaisant dans ces rapports.

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M. McGuinty s'est bien défendu d'avoir touché le gros lot au détriment du Québec. Selon lui, les liens entre les deux provinces sont si étroits que ce qui profite à l'une profite aussi à l'autre. Voilà qui est intéressant. Il faudra qu'il nous explique un jour comment la fixation de la ligne Borden, le déménagement des sièges sociaux à Toronto, la vente de la Bourse de Montréal et le reste ont profité au Québec.

Il est vrai que la crise économique touche toutes les régions du pays, y compris l'Ontario. Il reste que l'exubérance de M. McGuinty contrastait avec la froideur des porte-parole du gouvernement Charest, même si le premier ministre Charest s'est voulu un peu plus positif que Monique Jérôme-Forget, qui avait fait une lecture politique très lucide du budget fédéral, mardi.

La ministre des Finances, qui s'y connaît en chiffres, a très bien vu que les 10 circonscriptions conservées difficilement au Québec ne font pas le poids face aux 51 que les conservateurs ont remportées en Ontario aux élections de l'automne dernier.

La réalité est qu'après s'être fait l'apôtre du «fédéralisme d'ouverture», M. Charest se retrouve aujourd'hui Gros-Jean comme devant et tout le Québec avec lui. Qu'il s'agisse de la péréquation, de la Commission des valeurs mobilières ou encore de l'aide aux secteurs manufacturier et forestier, le budget Flaherty équivaut à une fin de non recevoir à la motion unanime de l'Assemblée nationale, dont le premier ministre avait lui-même fait grand cas.

M. Charest doit cependant prendre sa part de blâme. En mars 2007, tout le monde l'avait averti qu'il commettait une grave erreur en consacrant à une baisse d'impôt la totalité des 700 millions additionnels que le gouvernement Harper avait versés au Québec au titre de la péréquation. Comme on dit, la vengeance est un plat qui se mange froid.

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Le premier ministre assure que la bataille n'est pas terminée. Très bien, mais avec quels alliés compte-t-il la poursuivre et jusqu'où osera-t-il aller? Il est toujours enrageant de se faire avoir, mais tout le monde sait qu'au-delà de la rhétorique, M. Charest ne prendra jamais le risque d'ébranler la fédération.

Se tourner vers le PLC? Rien n'assure qu'un gouvernement libéral ferait meilleur accueil aux revendications québécoises. M. Ignatieff a demandé à

M. Harper de «dialoguer» avec le Québec au sujet de la péréquation, mais il a bien pris garde de s'engager à maintenir les hausses promises en 2007.

Hier, à la Chambre des communes, Denis Coderre a accusé le gouvernement conservateur de semer la zizanie au pays avec son projet de Commission des valeurs mobilières pancanadienne, mais son chef n'a pas fait de son abandon une condition de son appui au budget.

On peut compter sur le Bloc québécois pour harceler les libéraux sur ces questions. Gilles Duceppe connaît trop bien la musique pour s'être imaginé un seul instant que la coalition pourrait survivre très longtemps à l'arrivée de M. Ignatieff. La férocité avec laquelle il a dénoncé son appui au budget indique bien qui il considère maintenant comme son plus dangereux ennemi.

mdavid@ledevoir.com

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