Et puis euh - Bonne question

Avant que d'asseoir la matière du jour, il faut que vous soit narrée une impayable tranche de vie qui montre que le journalisme, quoi qu'on vous dira à ce sujet, n'est pas une profession vraiment sérieuse et que vous ne devriez pas croire tout ce que les médias racontent.

Ça se passe à Ottawa, aux alentours du milieu des années 1990. Dans le foyer attenant à la Chambre des communes, que l'on peut apercevoir régulièrement à la télévision si on ne se limite pas au Réseau des Sports, deux micros sur pied sont placés à l'occasion de chaque épisode de la période des questions. Au terme de la séance, les journalistes s'agglutinent autour des micros et la classe politique y défile pour leur donner leur pain quotidien.

Il arrive toutefois que plus de deux points de presse se déroulent simultanément. Dans ce cas, le troisième et le quatrième a lieu à côté, dans un coin du lobby. Or ce jour-là, alors que les deux micros officiels sont occupés, un reporter interroge justement quelqu'un à côté.

À un moment donné, un point de presse se termine. Les envoyés de la presse libre se déplacent vers l'autre. Qui prend fin lui aussi peu après. Il n'y a donc plus rien à faire, sauf attendre qu'un nouvel élu se pointe.

Rien? Pas sûr. À côté, le reporter continue d'interroger le quelqu'un. Peu à peu, la meute entreprend de se diriger dans le secteur. Bientôt, on comptera huit, dix, douze, quinze enregistreuses autour du quelqu'un, quatre ou cinq caméras, autant de preneurs de son.

Les journalistes posent des questions. Le quelqu'un répond. Ça dure quatre ou cinq bonnes minutes, jusqu'à ce qu'un envoyé pose enfin la question qui brûlait les lèvres de tout le monde sauf le reporter initial.

«Excusez-moi, mais qui êtes-vous?»

Et voilà. Pendant tout ce temps, nous étions là à recueillir pour publication les propos d'un parfait inconnu. N'est-ce pas proprement formidable? (Finalement, il s'est avéré que le quelqu'un était le porte-parole d'un groupe de pression réclamant un allégement du fardeau fiscal des contribuables, mais peu importe, personne n'a rapporté ses déclarations de toute manière.)

Cela pour dire qu'un incident comparable s'est déjà produit en marge du Super Bowl. En 1994, quelques jours avant le match opposant les Cowboys de Dallas aux Bills de Buffalo, un journaliste avait demandé à l'ailier rapproché des Cowboys Alfredo Roberts: «Êtes-vous Vinson Smith?» «Non», avait répondu Roberts.

Banal? Ç'aurait pu l'être n'eût été du fait que Smith, à l'époque, ne jouait ni pour les Cowboys ni pour les Bills, mais pour les Bears de Chicago. Et la question est donc passée à l'histoire comme l'une des plus idiotes de l'histoire du Super Bowl.

Depuis plusieurs années, la NFL organise, le mardi précédant le match, une journée des médias lors de laquelle tous les joueurs participants doivent se rendre disponibles. Et bien sûr, le tout donne lieu, compte tenu du besoin permanent de la presse libre de trouver un angle original, à bien des circonlocutions interrogatives.

Précisons d'abord que celle qui est évoquée le plus souvent à gauche et à droite — on aurait demandé au premier quart-arrière noir à disputer un Super Bowl, Doug Williams des Redskins de Washington en 1988, «depuis quand êtes-vous un quart-arrière noir?» — est un faux. Légende urbaine. Non mais la réalité a ses droits, quand même.

Mais parmi les vraies de vraies, d'authentiques perles.

À Mark May, le bloqueur des Redskins faisant partie de la ligne à l'attaque chargée de protéger Williams: «Comment se sent-on quand on bloque pour le premier quart-arrière noir à jouer au Super Bowl?»

À Troy Aikman, le quart-arrière des Cowboys au Super Bowl XXVI, alors que la journée des médias se déroule au Dodger Stadium: «Trouvez-vous étrange de répondre à des questions sur le football dans un stade de baseball?» («Pas vraiment», a-t-il répondu.)

À John Elway, quart-arrière des Broncos de Denver au Super Bowl XXXIII: «Allez-vous écouter le spectacle de Stevie Wonder à la mi-temps?»

À Cornelius Bennett, secondeurs des Bills au Super Bowl XXVIII: «Pensez-vous que vous pouvez gagner?»

À Emmitt Smith, porteur de ballon des Cowboys au Super Bowl XXVII: «Quels vêtements porterez-vous pendant le match dimanche?»

À Orlando Pace, bloqueur des Rams de St. Louis au Super Bowl XXXIV: «Après le match, sous la douche, quelle est votre marque de savon préférée?»

À Marshall Faulk, porteur de ballon des Rams au Super Bowl XXXIV: «Si vous étiez un arbre, quelle essence seriez-vous?»

À Kurt Warner, quart-arrière des Rams au Super Bowl XXXIV: «Croyez-vous au vaudou, et puis-je avoir une mèche de vos cheveux?»

À Joe Salave, plaqueur des Titans du Tennessee au Super Bowl XXXIV: «Quelle relation entretenez-vous avec le ballon de football?» («Strictement platonique», a-t-il répondu.)

Et enfin, à Tom Brady, quart-arrière des Patriots de la Nouvelle-Angleterre l'an dernier: «À quoi servez-vous dans la vie?»

Bon match à tous.

jdion@ledevoir.com

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