Un budget à l'encre rouge

C'est Stephen Harper qui disait, le 7 octobre dernier, que le Canada n'enregistrerait pas de déficit. «Nous dépenserons à la mesure de nos moyens. C'est aussi simple que cela. La solution [consistant à dépenser] ne constitue pas un plan. C'est seulement le fait de gens qui paniquent complètement, et ce gouvernement ne paniquera pas», avait-il déclaré en fin de campagne électorale. Mais c'était avant la crise provoquée par l'énoncé économique de novembre et la formation d'un front commun de l'opposition pour déloger M. Harper.

Si on cherchait un baromètre pour mesurer la panique ressentie par les conservateurs depuis, on l'a trouvé hier. On a compris, en lisant le budget, qu'ils ont eu vraiment peur, assez pour accoucher, sûrement dans la douleur et avec une grosse blessure d'orgueil, d'un budget aux antipodes de leur credo économique habituel.

Ce sont les Canadiens, qui attendaient une action rapide d'Ottawa, qui profitent d'une certaine manière de ce dénouement. Tout y est: rénovation et construction de logements sociaux, crédit à la rénovation, bonification de l'assurance emploi, aide aux secteurs industriels en difficulté, allégements fiscaux, investissements dans les infrastructures, et ainsi de suite.

Après la menace posée par la coalition, le nouveau chef libéral, Michael Ignatieff, a maintenu la pression en laissant planer le doute sur ses intentions. Il a ainsi obligé les conservateurs à faire tous les compromis qu'ils croyaient nécessaires pour sauver leur peau. Le résultat? Un budget «rouge», dans les deux sens du terme. Il a été écrit à l'encre rouge et a, avec ses accents interventionnistes, une certaine couleur «rouge libéral». On sent toutefois que cette approche activiste ne vient pas naturellement aux conservateurs et qu'ils n'ont pas eu grand temps pour y réfléchir. Le budget tire dans toutes les directions, essaime les millions sans offrir de stratégie, de vision ou de thème porteur, du genre «investir pour créer une économie verte».

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Le lourd déficit inscrit dans ce budget est quant à lui une signature toute conservatrice, car le fardeau aurait pu être moins lourd n'eussent été certaines décisions mal avisées de ce gouvernement. On pense en particulier aux baisses de la TPS, qui privent le fédéral d'environ 12 milliards de revenus par année. Ou encore aux dépenses qui ont bondi sous les conservateurs. Depuis 2006, elles n'ont représenté qu'une seule fois moins de 13 % du produit intérieur brut, et ce fut cette année, la première du ralentissement économique. En comparaison, les libéraux n'ont franchi qu'une seule fois la barre des 13 % une fois éliminé le déficit.

Le déficit annoncé hier est imposant et l'avalanche de bonnes nouvelles ne peut le faire oublier. On parle d'un manque à gagner pour l'année en cours de 1,1 milliard de dollars, de 33,7 milliards pour 2009-10 et de 29,8 milliards pour 2010-11. À la fin de 2012-13, le déficit accumulé aura atteint 85 milliards, effaçant tous les efforts faits pour réduire la dette depuis 10 ans.

Le ministre des Finances, Jim Flaherty, tenait à présenter son budget comme un vrai budget conservateur, pragmatique et tout et tout. Il n'a toutefois pu dissiper, en conférence de presse hier, le doute qui persiste sur ses prédictions. Comment croire sa promesse d'un maigre surplus de 700 millions en 2013-14, lui qui prédisait il y a seulement huit semaines des surplus jusqu'en 2012-13. La confiance ne sera pas aisée à rétablir.

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Les libéraux ne pourraient pas vraiment invoquer la perte de confiance pour s'opposer au budget, si tel devait être leur idée, car ils n'en ont jamais fait un critère de leur évaluation, contrairement au Bloc québécois et au NPD. Ils ne pourront pas non plus s'en prendre à l'essentiel de ce qui se trouve dans le budget puisque celui-ci répond à leurs grandes exigences. Il y a une baisse générale des impôts, mais elle est modeste et n'a pas le défaut qu'avaient les baisses de la TPS, de menotter dangereusement les gouvernements futurs. Les allégements de nature permanente oscillent autour de trois milliards de dollars par année. Ils sont donc sous la barre de ce que le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, estimait être la marge de manoeuvre structurelle du gouvernement fédéral.

La semaine dernière, M. Page écrivait qu'en période économique normale et sans changement apporté au régime fiscal, le fédéral afficherait un surplus récurrent de six milliards. Par conséquent, il pouvait se permettre des mesures permanentes de cette ampleur, mais, au-delà de ce seuil, il ouvrirait la voie à des déficits structurels. Or, il faut se rappeler que Michael Ignatieff disait s'opposer à une baisse générale des impôts si cette dernière entraînait un déficit permanent et ne ciblait pas les plus démunis.

On connaîtra ce matin la position libérale, mais à peu près personne ne croyait hier que les troupes de Michael Ignatieff pouvaient voter contre ce budget. S'il devait permettre l'adoption du budget conservateur, Michael Ignatieff ferait face à un nouveau défi: il devrait se préparer aux dangers qu'un tel appui pourrait représenter. Les conservateurs vont reprendre l'initiative tout en profitant de la caution du Parti libéral pour vendre leur plan. Un exercice tout en subtilités attend le chef libéral, qui devra savoir lui aussi tirer profit du répit pour redonner du muscle à son parti.

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mcornellier@ledevoir.com

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