Théâtre - Lumières sur l'homme invisible

Malgré sa taille plutôt imposante, Jean-Denis Leduc est un homme invisible. On ne le voit jamais.

Pourtant ces jours-ci, la photo du patron de La Manufacture et de La Licorne est sur toutes les tribunes avec ce prix Hommage que vient de lui accorder le Réseau indépendant des diffuseurs d'événements artistiques unis... plus commodément baptisé RIDEAU. Entendons-nous d'ailleurs tout de suite sur le fait que ce «toutes les tribunes» n'inclut pas nécessairement un passage chez Denis Lévesque ou Monsieur Showbiz sur TQS en fin de journée... Voilà, c'est fait.

Hommage aux services rendus donc. Hommage à un homme de théâtre exceptionnel. À l'une des démarches les plus constantes de tout le milieu depuis une décennie; une démarche claire fondée sur un engagement tout aussi clair à rendre le théâtre de création accessible au plus grand nombre, où que l'on soit sur le territoire québécois. Même si le grand public ne connaît presque pas le nom de Jean-Denis Leduc, n'importe quel comédien, metteur en scène, directeur de salle ou dramaturge vous dira l'importance de son rôle ici. Et, encore plus probablement, son grand respect pour l'homme invisible, l'homme qui agit derrière les projecteurs.

En dix ans à peine, il aura réussi à faire rouler presque une dizaine de spectacles dans un réseau de plus en plus large de salles quadrillant tout le Québec... m'enfin, presque tout le Québec. À un point tel que, même si La Manufacture est d'abord une petite compagnie de création qui gère La Licorne, le Québécois moyen a beaucoup plus de chance d'assister (ou d'avoir assisté) à un spectacle produit dans la petite salle de la rue Papineau qu'à n'importe quel autre produit par les grandes compagnies que l'on connaît! Étonnant, non!

Au TNM, chez Duceppe ou au Trident, on joue à peine plus de 25 fois les productions les plus réussies, en rajoutant quelques représentations supplémentaires en fin de parcours, parfois. À peine. Plus rarement, et dans le meilleur des cas, on en propose une vingtaine d'autres dans une demi-douzaine de grandes salles en région. À La Licorne, des productions comme La Reine de beauté de Leenane, Howie le Rookie, Gagarin Way, La Société des loisirs, Cheech ou Avaler la mer et les poissons ont plutôt fixé la norme à 100, 120 ou même 140 représentations. Pourtant, La Licorne n'est pas d'abord une compagnie de tournée, une entité rarissime, un territoire, une solution presque exclusivement réservée aux compagnies jeunes publics depuis la disparition du TPQ de si trouble mémoire... Jean-Denis Leduc a plutôt convaincu des partenaires en région et mis en place une politique de reprises, à Montréal, pour mieux appuyer la tournée. Ce sera le cas encore, fin février, avec Les Points tournants qui revient de tournée, et Coma unplugged qui sera repris la saison prochaine cette fois avant de tourner en région.

«Le terrain est défriché maintenant, dit l'homme invisible à l'autre bout du téléphone; à l'extérieur des grands centres, il y a désormais un besoin affirmé, une demande claire pour du théâtre de création. Les diffuseurs embarquent aussi de plus en plus maintenant que le réseau des Voyagements s'est mis en place.» À ce réseau de diffuseurs de théâtre en région, il faut aussi ajouter celui de l'Aventure T qui fait circuler les compagnies jeunes publics hors des grands centres, nos lecteurs assidus le savent déjà.

Mais, c'est où précisément ce réseau, demanderez-vous sans doute... Ça commence d'abord avec ce que l'on appelle les «couronnes» de moyennes et petites villes entourant Montréal et Québec puis c'est Trois-Rivières et Sherbrooke, Lanaudière, l'Outaouais, le Saguenay-Lac Saint-Jean, Baie Comeau, Sept-Îles, le Bic, Campbelton, Rouyn-Noranda, Sudbury, le Canada francophone, Moncton et Caraquet. En gros. En oubliant involontairement quelques villes. Ce qui, on l'admettra, commence à faire du monde. «L'important, comme dit Leduc, c'est de toucher le plus de monde possible et d'en arriver à mélanger tous les publics pour élargir l'offre encore plus.» Pour arriver à ses fins, il a tissé, on le sait aussi, une complicité tout aussi étonnante qu'efficace avec le Rideau-Vert à Montréal où l'on a déjà présenté avec un énorme succès des productions comme La Société des loisirs et Avaler la mer et les poissons. Jean-Denis Leduc sait ce qu'il fait et le fait comme personne ne sait le faire.

Il conclut en espérant ne pas être oublié par le gouvernement Harper dans le budget d'aujourd'hui — au moment d'écrire ces lignes, hier, on ne peut encore parler que de «fuites». C'est pour que La Licorne puisse continuer à faire encore mieux son travail — «La salle est pleine depuis dix ans; il n'y a jamais de place chez nous, jamais d'espace... » —, pour ne pas stagner, faire du surplace — «pour laisser plus de place aux jeunes compagnies aussi» — que le nouveau budget fédéral est d'une importance capitale pour lui. Le maillage financier pour la rénovation de La Licorne est terminé; on est allé chercher 400 000 $ en financement privé et seul manque au dossier le chèque du fédéral, les autres paliers de gouvernement s'étant déjà engagés. Étrange sentiment d'écrire ces mots dans le noir alors que la réponse vous est déjà connue...

N'empêche que, quoi qu'il arrive, l'homme invisible mérite bien que l'on souligne un peu, pour une fois, ce qu'il fait. Surtout qu'il perçoit cet hommage comme «une reconnaissance du travail de La Manufacture partout au Québec». J'comprends! Bravo Jean-Denis Leduc!

mbelair@ledevoir.com

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