La soirée de la ringuette

Faut-il disposer d'une expertise particulière en patin de fantaisie pour analyser correctement un match d'étoiles de hockey sur glace professionnel? Non, mais ça aide, disait le poète un jour qu'il était d'humeur plutôt badine. Tout comme il n'est pas besoin d'être versé en musique instrumentale pour apprécier l'exploit de la fille du cirque Éloize qui jouait du violon suspendue en l'air la tête en bas avant la rencontre, mais il s'agit d'un plus.

Maîtriser le violon n'est pas déjà assez difficile? Elle s'est dit «tiens, je vais manier l'archet en appréhendant le monde sens dessus dessous»? Enfin.

Autre question: puisque l'on se situait à Montréal en ce centenaire de la plus grande équipe de tous les temps, et tant qu'à désigner Marc Joannette comme arbitre et Pierre Racicot comme juge de lignes, aurait-il été bien compliqué pour la Nationale Hockey Ligue d'ajouter sur les uniformes des joueurs les mentions «Est» et «Ouest», en dialecte vernaculaire des habitants? Oui, ce nous semble. Enfin.

Donc, le match quasi annuel des Étoiles (il y a sérieuse controverse quant à savoir si l'on doit écrire «Match des étoiles», «match des Étoiles», «match des étoiles» ou «Match des Étoiles», et ce n'est pas hier soir qu'on allait y mettre fin). Pour reprendre l'expression de l'observateur, il ne faut pas le prendre pour autre chose que ce qu'il est. Trois périodes d'exercice détendu à l'occasion desquelles il est hautement préférable de ne pas prendre un gardien dans son pool du jour. L'amateur doit se laisser aller, glisser dans la sensation du plaisir de l'oeil et oublier qu'il travaille demain matin.

On est par conséquent réduit à seulement imaginer ce que donnerait une partie disputée pour vrai par une aussi spectaculaire brochette de talents. Voir Savard la refiler à Ovechkin puis à Savard derrière le but puis à Ovechkin dans l'enclave pour le premier but de l'Est, ou Ovechkin à Markov pour le quatrième, c'est superbe, mais c'est encore plus superbe quand les défenseurs ne jouent pas les pieds de céleri devant le but, pratiquement prêts à applaudir l'adversaire qui fait montre de tant d'habileté.

Remarquez, si l'événement n'est pas sans rappeler de grands moments de l'histoire de la ringuette, on ne peut guère en blâmer les joueurs. Celui qui se blesserait en distribuant les mises en échec ou en donnant le proverbial deuxième effort serait appelé à en ressentir confusément d'âpres regrets. Quand on est assis sur une mine d'or contractuelle, il est déconseillé de se lever et d'ainsi risquer une élongation dans la région.

Donc, à la fin, c'était 4-2. À la fin de la première période, je veux dire. N'ensuite de quoi il y eut un premier entracte mettant en vedette Marie-Mai, qui selon des sources s'attaque au record du plus grand nombre de changements de couleur de cheveux au cours d'une carrière. La foule était bien contente pendant la pause, un but de Markov en poche et un but et une passe pour Kovalev. Vous voyez bien que la foule avait raison de voter en si belle masse pour les joueurs de Canadien, cela bien que Price en eût laissé passer deux, pour une ronflante moyenne de buts alloués de 6,00, qui ne compte cependant pas dans les stats officielles, heureusement.

Malheureusement, par contre, Marie-Mai a chanté Highway to Hell, mais ils ne nous l'ont pas montré à la TV. À la place, on a eu droit à un problème de son lors de la question posée à Kovalev.

En deuxième, le gars le plus occupé a été le préposé à la corne de brume (autre controverse, certains prétendent qu'il s'agit plutôt de la sirène d'un train de Via Rail qui s'apprête à enfourcher un passage à niveau; c'est selon que l'on croit que le gardien a manqué le bateau ou, au contraire, que le marqueur a vu la lumière rouge au bout du tunnel). Ce son d'ambiance a été institué pour s'assurer que tout le monde dans les gradins sache qu'il y a eu un but, et que les clients au comptoir de chiens chauds à 3,75 $ l'unité sachent qu'ils l'ont manqué. Hier, le préposé était d'autant plus occupé qu'il devait peser sur le piton pour les buts des deux équipes. On a recensé 10 buts au fil de l'engagement médian.

Mais à 8-8 après 40 minutes, le suspense restait total, insoutenable.

En troisième, ce même suspense a été brisé (9-8 Ouest), rétabli (9-9), rebrisé (10-9 Ouest), rerétabli (10-10), rerebrisé (11-10 Ouest), rererétabli (11-11). (À la télé, Benoît Brunet a alors dit: «Le but gagnant devient important.») Et chic, on a dû aller en prolongation.

En prolongation justement, il était loisible de penser que l'arbitre lui-même avait hâte que ça finisse, raison pour laquelle il a imposé sa seule punition du match, à Komisarek. Mais ça n'a pas suffi, et il a fallu aller en tirs de barrage. Car il n'y en avait pas eu assez, de tirs, 102 à peine, pendant les quatre périodes.

Il revenait à Kovalev et Ovechkin de trancher, et à nous de nous demander, avant d'aller nous coucher parce que nous travaillons demain matin, et même si l'Artiste le vendra et versera la somme aux enfants malades, pourquoi ils donnent un char à un gars qui a les moyens de s'en acheter douze.

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