Une affaire de confiance

La confiance est un principe fondamental en démocratie parlementaire. Un gouvernement ne peut garder le pouvoir sans le soutien de la majorité des députés. En situation minoritaire, cela signifie convaincre ses adversaires qu'ils ont raison de se fier à lui.

Tout prédisait en décembre que le premier ministre Stephen Harper allait perdre cette confiance. Il a sauvé sa peau en obtenant la prorogation de la session parlementaire dans un geste aux relents de république bananière. Mais ce n'était que partie remise. À cette semaine.

Il y aura le discours du Trône aujourd'hui et le budget demain. Deux tests qu'il doit passer avec succès pour survivre. Aura-t-il su tirer une quelconque leçon de la crise de l'automne et adoucir ses instincts partisans? Rien n'est moins sûr, malgré le fait que le capital de sympathie dont il jouit est à son plus bas niveau, et uniquement par sa faute.

De la campagne électorale à aujourd'hui, ses ministres et lui ont dit une chose et son contraire sur la situation économique et la santé financière du gouvernement fédéral. Ils sont passés du déni à des déclarations franchement alarmistes, tout en insistant sur leur intention de réduire les impôts. Ils ont semé le doute sur leur compétence et sur leur sincérité.

Et que dire de ce déficit de 34 milliards qui se profile à l'horizon pour l'année 2009-10, gracieuseté d'un parti qui a fait campagne en promettant d'être prudent? Il faut se rappeler qu'Ottawa affichait un surplus de 10 milliards il y a un an à peine. Et n'eussent été les deux baisses de TPS, le gouvernement aurait à sa disposition environ 12 milliards de revenus supplémentaires pour faire face à la crise. Cela veut dire que sans ces choix mal avisés, le déficit serait nettement moins lourd.

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Les fuites des derniers jours au sujet du budget n'ont rien fait pour inspirer confiance. Les fuites étaient courantes quand Paul Martin était ministre des Finances. Jamais, cependant, n'a-t-on vu un conseiller du premier ministre éventer délibérément le montant d'un déficit ou d'un surplus. Jamais, non plus, n'a-t-on vu des ministres se disperser à travers le pays pour annoncer à l'avance une aide pour les travailleurs ou des secteurs industriels, ce que des ministres conservateurs ont fait vendredi et hier.

Pareilles indiscrétions servent habituellement à préparer les esprits, et surtout à manipuler le message. Si les mauvaises nouvelles sont déjà éventées, ce seront, espère-t-on, les plus positives qui feront les manchettes le lendemain du budget. L'opposition s'est empressée de critiquer le gouvernement. Cela ne peut toutefois pas justifier de voter contre le budget. Le NPD a déjà promis de s'y opposer, car il a perdu toute confiance en ce premier ministre. Le Bloc québécois a tenu le même discours, à quelques nuances près. Les libéraux se sont gardé une marge de manoeuvre. Ils jugeront le budget à son mérite. Si Stephen Harper a accepté de faire des compromis, il survivra. S'il a encore préféré privilégier ses intérêts partisans et sa vision idéologique de l'économie, il ne sera sûr de rien.

Pour les libéraux, le dilemme sera entier. Laisser passer le budget équivaut à cautionner les politiques et le chef conservateurs. Défaire le gouvernement pose par contre le risque soit de les plonger dans une campagne électorale pour laquelle le parti n'est pas prêt ou encore de les propulser à la tête d'une coalition qui déplaît à plusieurs libéraux.

Ces derniers doivent tout de même reconnaître qu'elle a donné un coup de fouet à leur parti et une crédibilité nouvelle auprès de l'électorat de gauche et de beaucoup de Québécois. En manifestant leur confiance à l'endroit des libéraux, le NPD et le Bloc ont fait plus que quiconque pour faire comprendre qu'il n'y a qu'un seul parti capable d'être une solution de rechange au gouvernement conservateur: le Parti libéral. Les Canadiens n'en ont pas voulu quand Stéphane Dion était aux commandes, mais plusieurs pourraient changer d'avis avec l'arrivée de Michael Ignatieff.

Au bout du compte, le plus étrange dans toute cette affaire est que nous savons tous, depuis l'accord de coalition de novembre, que ce sont les libéraux qui ont, pour le moment, la confiance de la Chambre, et non les conservateurs. Or, il dépend des libéraux de tenter d'en bénéficier en défaisant le gouvernement. Le hic est qu'ils ne savent pas si la gouverneure générale leur en laissera l'occasion.

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En aparté et pour conclure. Le discours et toute la campagne du nouveau président américain, Barack Obama, incitent, qu'on le veuille ou non, à examiner avec un oeil critique la performance de nos propres politiciens, et en particulier celle de Stephen Harper. Obama a gagné en parlant franc, tout en suscitant l'espoir. Il n'avait pourtant pas l'assurance de pouvoir mettre son programme en oeuvre, car il ignorait s'il allait obtenir la majorité au Congrès. Malgré cela, il a invité les Américains à voir grand malgré les sacrifices qui leur étaient demandés. Stephen Harper, en revanche, a passé la dernière campagne à nier la crise et à inviter les Canadiens à ne penser qu'à leurs intérêts particuliers et, tout cela, dans l'espoir d'obtenir le pouvoir absolu qui vient avec une majorité parlementaire. Un pouvoir sans partage pour voir et faire petit... La plus grande différence entre les deux hommes est peut-être là.

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mcornellier@ledevoir.com

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