Science et bioéthique - Obama fait tomber des interdits religieux

Le nouveau président des États-Unis, Barack Obama, a confirmé la semaine dernière que la recherche génétique serait désormais reconnue et valorisée aux États-Unis.
Photo: Agence Reuters Le nouveau président des États-Unis, Barack Obama, a confirmé la semaine dernière que la recherche génétique serait désormais reconnue et valorisée aux États-Unis.

Après avoir ostensiblement rompu avec les pratiques de torture, de prison secrète et de détention sans procès qui ont discrédité les États-Unis dans la «guerre au terrorisme», le nouveau maître de la Maison-Blanche a mis fin — discrètement cette fois — aux politiques fondamentalistes de ses prédécesseurs républicains dans le domaine de la bioéthique.

Durant la campagne électorale, Barack Obama, tout en souhaitant réduire le recours à l'avortement, avait promis de redonner aux cliniques de planning familial et d'interruption de grossesse l'aide financière qui leur avait été retirée par les administrations républicaines depuis l'élection de Ronald Reagan. C'est chose faite, du moins en principe.

Mais les guerres et les crises auxquelles les États-Unis font face, tout comme l'arrivée au pouvoir d'un «président noir», auront davantage retenu l'attention. Pour des millions d'Américains et nombre de personnes dans le monde, une autre priorité aura néanmoins retrouvé sa place à Washington. Son annonce tient dans un bref passage du discours inaugural du 20 janvier.

«Nous redonnerons à la science la place qu'elle mérite et utiliserons les merveilles de la technologie pour accroître la qualité des soins de santé et diminuer leur coût.»

Des changements

Les changements à ce chapitre n'ont pas tardé, bien qu'ils se soient moins prêtés aux séances de photo du Bureau ovale. D'abord, des idéologues religieux ne présideront plus au choix des politiques. Un professeur de Harvard, John Holdren, dirigera le White House Office of Science and Technology Policy. Et le Council of Advisors on Science and Technology, un groupe consultatif auprès du président, sera codirigé par deux scientifiques reconnus, Eric Lander et Harold Varmus.

Ensuite, l'importance de la recherche génétique sera désormais reconnue et valorisée. Déjà la Food and Drug Administration, l'agence des médicaments, a autorisé un essai clinique pour le traitement des lésions graves de la moelle épinière. L'administration Bush avait banni en 2001 tout financement fédéral de la recherche sur les cellules embryonnaires, ces cellules souches au potentiel thérapeutique prometteur. Une firme américaine, la Geron Corporation, va donc reprendre les essais dans le cas de malades paralysés par suite de dommages à l'épine dorsale.

D'autres voies que le recours aux embryons humains ont été explorées depuis quelques années. Et des découvertes laissent croire que différentes cellules humaines permettent aussi la réfection des organes. Cette filière a le mérite d'éviter le débat éthique sur les embryons, mais elle n'a pas encore mené à des réalisations concluantes.

Néanmoins, l'espoir est tel chez les gens touchés par les maladies de Parkinson et d'Alzheimer, le diabète juvénile, différents cancers ou certaines affections cardiaques, que le président Obama n'a pas hésité à heurter de front les conservateurs évangélistes qui s'opposent à toute exploitation des embryons. Les États-Unis sont les premiers à autoriser l'essai de ces cellules chez des humains.

Ce revirement a été accueilli avec enthousiasme dans les milieux américains de la recherche. Faute de subventions fédérales depuis plusieurs années, nombre de laboratoires avaient dû fermer leurs portes ou réduire leurs activités. Des scientifiques se sont alors expatriés dans des pays qui encouragent ces recherches et surtout les financent. Malgré l'ouverture nouvelle, reste à voir si Obama, accablé de demandes économiques et sociales, aura les moyens financiers de relancer cette recherche médicale.

À en juger par le discours du 20 janvier, le président y voit non seulement un espoir pour les malades actuels, mais un levier puissant qui peut permettre — avec de nouveaux moyens de guérison et de prévention — de sauvegarder le système de santé du pays et d'en étendre les bienfaits aux millions d'Américains qui en sont privés. Car, autrement, le pays étant écrasé sous sa dette publique, jamais Obama ne pourra réaliser les promesses qu'il a faites à ce chapitre.

Inquiétude au Canada

Paradoxalement, ce qui est une «bonne nouvelle» pour les chercheurs américains aura suscité une grande inquiétude au Canada. Plusieurs scientifiques des États-Unis, privés d'appuis et de fonds à Washington, avaient pu poursuivre leurs travaux dans les universités et laboratoires canadiens, où la recherche bénéficiait alors d'une généreuse politique de financement de la part d'Ottawa. L'avantage pour le Canada était évident. Mais ne risque-t-il pas maintenant d'être bientôt perdu?

Car si la science retrouve ses lettres de créance à Washington, elle est en train de les perdre à Ottawa. C'est du moins la crainte qu'expriment les institutions universitaires et scientifiques du pays. Dans un survol récent de la situation, le Globe and Mail n'a pu qu'enregistrer un net sentiment de malaise. Ces milieux craignent que le financement de la recherche, plafonné sinon réduit par le gouvernement conservateur, n'ait plus la faveur à Ottawa.

Des scientifiques américains, qui croyaient bénéficier de la politique progressiste du Canada établie sous un gouvernement libéral, ont eu la mauvaise surprise de découvrir, sous un gouvernement conservateur, que «l'obscurantisme» de l'administration Bush avait gagné l'administration Harper. L'ouverture manifestée à Washington risque maintenant de les «rapatrier» aux États-Unis.

Les universitaires d'ici estiment que la recherche fondamentale n'est pas moins importante pour l'avenir économique du pays que l'aide aux constructeurs d'automobiles ou l'investissement dans les infrastructures. À cet égard, ils vont sans doute écouter le discours du trône d'aujourd'hui et le discours du budget de demain avec plus d'attention qu'ils n'ont écouté le président des États-Unis.

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redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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