Médias - Crise rue Frontenac

Alors, voilà, c'est fait, Le Journal de Montréal est en lock-out. Le fossé était tel entre les deux parties que le conflit était inévitable. Il l'était d'autant plus que, pour la direction de l'entreprise, cette négociation n'avait rien de classique ou de «normal». La vice-présidente aux communications de Quebecor, Isabelle Dessureault, l'avait clairement expliqué au Devoir avant Noël. C'est cette année qu'il faut prendre un virage historique, disait-elle en substance, et pas question d'attendre dans trois ans, au prochain renouvellement de la convention collective.

Car c'est maintenant que Le Journal de Montréal peut encore investir dans le produit, alors que, dans trois ans, la situation économique des journaux pourrait être encore plus difficile, ajoutait-elle.

Samedi, l'éditrice du Journal de Montréal, Lyne Robitaille, disait sensiblement la même chose. «Nous n'avons plus de marge de manoeuvre pour évoluer», écrivait-elle dans un long texte, accusant la convention collective des employés du journal d'être un carcan.

Pour la direction, les conditions de travail des employés correspondent à «un monde qui n'existe plus», dit-elle. La direction veut adapter le travail de ses journalistes à la nouvelle réalité de l'information continue livrée sur plusieurs plates-formes (journal papier, Internet, téléphone mobile), ce qui lui semble impossible, affirme-t-elle, avec l'actuelle convention collective.

Les journalistes du Journal de Montréal ont les meilleures conditions de travail de la profession, c'est connu, mais ces conditions exceptionnelles ont été négociées honnêtement, de bonne foi. Et, faut-il le rappeler, l'entreprise gagnait beaucoup d'argent.

Les syndiqués soutiennent que le journal fait encore des profits de 50 millions par année, et ils rappellent que le président de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, s'est voté une augmentation de salaire de 29 % l'année dernière. Ils ne sont donc pas très disposés à sabrer radicalement leurs conditions de travail.

L'entreprise soutient que le chiffre de 50 millions est totalement faux. Mais elle refuse de révéler le niveau réel de ses profits. Il est donc assez difficile d'évaluer cet argument. C'est d'ailleurs un problème récurrent au Québec: les médias cachent leur budget (sauf Le Devoir, puisque l'on me permettra de rappeler que, une fois par année, au printemps, Le Devoir dévoile publiquement ses revenus et ses dépenses...).

Le fossé semble d'autant plus grand entre les parties que le climat dans la boîte semble plutôt pourri. À la fin de la semaine dernière, un courriel des dirigeants syndicaux envoyé aux journalistes de l'entreprise rendait compte de ce malaise. Ce courriel fustigeait les «cadres médiocres qui détruisent, jour après jour, la crédibilité de notre journal. Comment? En publiant des conneries provenant des autres plates-formes de l'empire». Le courriel évoquait, par exemple, la couverture de l'élection fédérale ainsi que celle des Jeux olympiques de Pékin par des textes repris des journaux anglophones de la filiale Sun Media de Quebecor.

Car, au coeur de ce conflit, on trouve la nouvelle réalité d'un grand groupe qui possède plusieurs médias et plusieurs plates-formes de diffusion, et qui veut se donner les moyens de mieux faire circuler les contenus d'une plate-forme à l'autre.

Jusqu'où cette intégration doit-elle aller? Jusqu'où faut-il faire jouer la convergence sans que les médias individuellement perdent leur personnalité? Une grande salle de nouvelles intégrée au sein du même groupe de presse pour alimenter plusieurs plates-formes, c'est intéressant pour autant que cela puisse enrichir la couverture journalistique, que cela crée plus d'informations exclusives, plus de points de vue, plus de choix démocratique. Le citoyen ne gagne pas grand-chose si cette convergence sert plutôt à répéter ad nauseam les mêmes informations sur de nouveaux supports, et si cette information est superficielle et peu fouillée parce que l'on aura privilégié la vitesse de livraison à la réflexion.

Les syndiqués, eux, se disent «amèrement déçus par les sites Internet de nouvelles mis en place par l'empire Quebecor, comme celui du journal 24 heures». De façon très provocante, ils veulent prouver leur capacité à travailler dans le contexte des nouvelles technologies en lançant ce week-end un site Internet d'information et d'actualité, «ruefrontenac.com» (la rue où est situé le journal).

Tout est donc en place pour un très long conflit. Les journalistes veulent prouver qu'ils peuvent prendre le virage numérique avec leur nouveau site, mais la direction veut prouver qu'elle peut continuer à publier son journal sans eux. Elle l'a fait pendant un an et demi à Québec avec Le Journal de Québec, sans que celui-ci s'effondre. Dans le fond, c'est le public qui aura le dernier mot, en décidant dans les prochaines semaines s'il continue, ou non, à acheter un Journal de Montréal produit sans l'apport de ses principaux artisans.

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