Perspectives - Examen de conscience

Intimement mêlés à la pire crise financière depuis la Grande Dépression, les influents participants au Forum économique mondial se retrouveront, cette semaine, à Davos, autour du thème: «Façonner le monde de l'après-crise». Tous aux abris!

La fine fleur du monde des affaires et de la politique se retrouvera une fois de plus, à compter de demain, dans la chic station de ski de Davos, dans les Alpes suisses, pour tisser des liens et discuter des grands enjeux planétaires. L'événement devrait réunir, pendant cinq jours, un nombre record de dirigeants des plus grandes entreprises du monde (plus de 1400), plus d'une quarantaine de chefs d'État et de gouvernement, presque autant de dirigeants de grandes organisations internationales, des chefs religieux, des experts, ainsi que quelques représentants d'ONG et des stars du rock. Les patrons de Shell, de Bayer et de HSBC seront de la fête, tout comme ceux du Royaume-Uni, de la Chine et de la Russie. Aucun membre important de l'administration Obama ne sera malheureusement présent, car ils sont tous retenus, paraît-il, par une crise économique un peu difficile à gérer. D'autres absences seront aussi à déplorer, dont celle du p.-d.g. de la défunte banque Lehman Brothers et de celui du géant indien des technologies Satyam aux prises avec un scandale financier.

«La réunion de cette année est l'une des plus cruciales de l'histoire du Forum, a déclaré la semaine dernière son père créateur, Herr Professor Klaus Schwab. Ce à quoi nous assistons est la naissance d'une nouvelle ère, la sonnerie d'un réveil appelant à la réforme de nos institutions, de nos systèmes, mais, surtout, de notre façon de penser.»

À pied d'oeuvre depuis des mois sur la question, les nombreux groupes de réflexion et autres comités de sages du Forum économique mondial ont déjà commencé à dresser les grandes lignes de ce à quoi devrait ressembler cette nouvelle ère. Ils nous parlent d'un monde où les banques et les autres acteurs des marchés financiers seraient plus prudents, où les règles gouvernementales seraient plus sévères et où les nouvelles économies émergentes se verraient reconnaître plus de place. Ils pressent aussi les entreprises et les gouvernements de ne plus être aussi myopes et de reconnaître l'importance de s'attaquer enfin à des problèmes de fond, comme l'environnement, la pauvreté dans le monde, la corruption, les pandémies, les besoins énergétiques, la crise alimentaire et les limites des réserves de notre planète, ne serait-ce qu'en eau.

Toutes ces paroles ont beaucoup de bon sens. On se prend même à penser que l'on est chanceux d'avoir des gens, comme le Herr Professor Schwab et ses sages amis, capables de réunir chaque année tous ces riches et puissants de la Terre pour les aider à se poser des questions et à s'engager à faire un effort pour un développement plus durable.

Non, sans blague, il faut les voir et les entendre, tous ces superpuissants, lorsqu'ils reviennent de leur semaine dans la chic station de ski suisse. Ils croient vraiment que quelque chose doit être fait pour améliorer leurs pratiques d'affaires et le sort du monde. Cela en a convaincu certains, comme le p.-d. g. de Microsoft, Bill Gates, de donner des milliards à de bonnes causes. Mais, plus encore, cela a contribué à ce qu'un nombre grandissant de multinationales élargissent un peu leurs horizons et se sentent notamment obligées de se donner ce que l'on appelle des codes de bonne conduite.

Comme un malaise

Mais il y a quand même un malaise. Jusqu'à ces derniers temps, en effet, la confrérie de Davos avait toujours beaucoup aimé faire la leçon aux pouvoirs publics, pour le manque de solidarité des pays riches à l'endroit des pays pauvres, mais surtout pour le retard de ces derniers à prendre exemple sur les modes de fonctionnement des pays développés. Les grandes entreprises, de leur côté, avaient généralement droit à de bons mots pour leur compétence et leur efficacité. Il y a à peine deux ans, l'un des «comités de sages» du Forum économique mondial conseillait encore aux gouvernements de prendre exemple sur les grandes entreprises privées, notamment à cause de l'excellence de leurs systèmes de détection et de prévention des risques...

On veut bien croire que nous entrons «dans une nouvelle ère sonnant le réveil d'une nouvelle façon de penser», mais, avant, quelqu'un pourrait-il rappeler aux présidents de grandes banques et autres multinationales, aux dirigeants politiques des pays développés et à ces autres experts membres du Forum de Davos que ce sont eux qui ont été les principaux artisans de cet immense fiasco dans lequel est plongée l'économie mondiale? Ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée si tous ces «sages» de Davos commençaient par admettre clairement leurs torts, avant de se remettre à faire la leçon à tout un chacun. Ce n'est pas que les conseils qu'ils prodiguent maintenant ne soient pas pertinents, mais un petit examen de conscience pourrait aussi être riche en enseignements utiles pour la suite des choses.

***

edesrosiers@ledevoir.com

À voir en vidéo