Ruptures

Quand on évoquait cette semaine l'assermentation de Barack Obama, on soulignait avec raison l'arrivée au pouvoir du premier président noir de l'histoire. C'est une date historique, certes, et cela marque un passage fondamental. À long terme, Obama aura peut-être une influence déterminante comme modèle pour les jeunes Noirs américains qui, depuis quelques décennies, ne trouvent une inspiration que chez les athlètes professionnels ou les «rappers».

L'arrivée de ce nouveau président marque un changement encore plus profond et signale des ruptures encore plus radicales avec les 50 dernières années de la politique américaine.

C'est d'abord la fin de la richesse et de l'aristocratie politiciennes, peut-être le véritable début de l'American dream. Eisenhower, héros de guerre et libérateur, faisait partie de l'aristocratie militaire. John Kennedy n'occupa jamais de véritables emplois sauf celui d'être le choix de son père milliardaire pour devenir président. Lyndon Johnson régnait sur des milliers d'hectares et de boeufs dans son Texas de millionnaires. Richard Nixon venait d'un milieu pauvre mais devint rapidement un avocat d'affaires et un politicien professionnel. Ronald Reagan faisait partie de l'aristocratie du cinéma, puis du monde corporatif. Les deux Bush sont nés dans les barils de pétrole. Bill Clinton fit un peu de droit puis se consacra entièrement à sa carrière politique. Une seule exception: Jimmy Carter, le planteur de cacahuètes, qui d'ailleurs possède beaucoup de valeurs en commun avec Barack Obama.

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De tous ces présidents, sauf Carter, Obama est le seul qui est familier avec la difficulté de vivre, familier avec les quartiers pauvres et les trottoirs des grandes villes. Connaître la pauvreté, la vivre, connaître les maisons délabrées, l'insécurité, l'itinérance, voilà ce que possède dans son CV le nouveau président américain. Cela est une rupture fondamentale, un président qui a passé du temps avec et dans la pauvreté. En fait, c'est le premier président depuis des décennies qui peut se targuer d'avoir passé une heure avec un démuni sans être en campagne électorale. Un président qui n'a pas toujours fréquenté le beau et le bon monde, ce n'est pas rien!

Une deuxième rupture, et celle-là on la sent dans tous les discours qu'il a prononcés depuis mardi: la complexité du monde. Les présidents que j'ai mentionnés plus haut avaient peu voyagé, et quand ils le faisaient, c'était en limousine. Leur connaissance du reste du monde était théorique et jamais vécue. Dans la complexité du monde n'existent pas que les rapports de force et les lourds héritages historiques. Il y a aussi la vie, les hantises, les odeurs, les couleurs, les paysages urbains et ruraux. Obama ne possède pas une connaissance du Kenya ou de l'Indonésie qu'il a puisée dans des essais ou des mémos de conseillers; il a touché des univers différents, y a vécu, les a ressentis.

Autre rupture fondamentale. Depuis Reagan, la politique américaine est organisée autour d'une sorte de rapport à Dieu et à la mission divine qu'il a confiée au pays de lutter pour les

valeurs chrétiennes. Même durant la période Clinton, ce jumelage indécent de Dieu et de l'Amérique a perduré. Après le 11-Septembre, ce devint un abîme de réflexion. Bush proclama que Dieu avait confié aux États-Unis le devoir sacré de défendre la liberté, la démocratie et sa conséquence bête et idiote, le libre marché, qui nous a mené gentiment à la pire crise économique de ce siècle depuis les années 30.

Obama est croyant. Impossible d'imaginer un dirigeant du monde qui avouerait être agnostique ou athée, alors que nombreux le sont. Ils paradent tous à la messe et s'ennuient. Peu importe. Depuis mardi, Obama a clairement indiqué que les valeurs qu'il défendait n'avaient pas de couleurs messianiques. Il les a qualifiées d'américaines. Bon, on lui pardonne de penser que les valeurs démocratiques soient américaines. Mais il parlait de démocratie et d'État de droit, de justice et d'égalité, pas devant Dieu, mais entre les humains. C'est un retour aux valeurs civiles de droit et de justice, une rupture avec la paranoïa sécuritaire, avec la guerre sainte que Bush avait décrétée.

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Dernière rupture fondamentale, la diplomatie plutôt que la canonnière. Le choix de ses deux envoyés spéciaux au Proche-Orient et en Afghanistan est éloquent. Mitchell a arbitré le conflit «religieux» en Irlande du Nord. Holbrooke, le conflit ethnique et «religieux» en ex-Yougoslavie. La fermeture de Guantánamo, la dénonciation de la torture, l'engagement pour une plus grande transparence, voilà qui souligne un retour aux valeurs fondamentales de la démocratie. Et puis, semble-t-il, un retour de Washington dans la communauté internationale comme la superpuissance, certes, mais aussi comme un partenaire. Un retour dans la communauté scientifique en permettant les recherches sur les cellules souches, un retour dans la lutte contre le sida sans tenir compte de préceptes religieux, un retour dans la lutte contre le réchauffement climatique et le développement d'énergies nouvelles.

L'homme serait-il miraculeux? Il pourrait l'être si l'urgence de changement qui l'a mené au pouvoir était autre chose qu'une lassitude de la faillite et une reprise en main de ce pays si riche mais si pauvre. Car cela, Obama le sait fort bien. Il a déjà parlé avec les pauvres de son pays riche.

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