Le médecin malgré lui

Une des plus agaçantes obligations qui incombent aux politiciens est de devoir meubler l'espace médiatique, alors qu'il serait préférable de ne rien dire.

Mercredi, à l'issue du caucus commun des députés du PQ et du Bloc québécois, Pauline Marois et Gilles Duceppe ont dû assurer que la récession ne les empêchera pas de faire la promotion de la souveraineté. Que peuvent-ils dire d'autre? Depuis 40 ans, les souverainistes essaient précisément de convaincre les Québécois qu'ils seraient davantage en mesure de régler les problèmes s'ils disposaient de tout le coffre d'outils.

Il tombe pourtant sous le sens qu'une période de ralentissement économique peut rendre bien des gens plus craintifs et les amener à conclure que l'appartenance à la fédération canadienne procure une certaine sécurité.

Toute vérité n'est cependant pas bonne à dire, comme Jacques Parizeau l'avait appris à ses dépens au printemps 1992. À l'époque, les souverainistes faisaient des pieds et des mains pour forcer Robert Bourassa à respecter sa promesse de tenir un référendum avant le 26 octobre, comme le prévoyait la loi 150, qu'il avait due se résoudre à faire adopter dans la foulée de la commission Bélanger-Campeau.

Dans une entrevue à la CBC, M. Parizeau avait eu le malheur de déclarer en toute franchise qu'en raison de la récession, il serait peut-être préférable de reporter le référendum d'un an ou deux. Cela avait eu l'effet d'une douche glacée. De passage à Québec, Lucien Bouchard avait tenté de réparer les pots cassés, mais il avait sauté par-dessus le cheval en affirmant qu'une récession était peut-être le meilleur moment pour tenir un référendum.

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On peut comprendre que Mme Marois et M. Duceppe cherchent à fouetter les troupes, mais il est grotesque de soutenir que la souveraineté a «le vent dans les voiles», sous prétexte qu'aux dernières élections fédérales et provinciales, les Québécois ont élu 101 députés souverainistes sur 200, en comptant Amir Khadir.

Malgré les résultats inespérés obtenus par le Bloc québécois, les sondages de novembre dernier n'avaient enregistré ni progrès, ni recul de la souveraineté. Crop situait le oui à 38 %, et Léger Marketing, à 37 %.

Est-il davantage possible de conclure des élections du 8 décembre qu'un vent s'est levé, alors que le PQ a progressé d'à peine 16 205 voix, même s'il a fait élire 15 députés de plus que le 26 mars 2007? Cela ressemble plutôt à une mer étale.

Si le nombre de députés doit servir de baromètre, il faudra accepter de voir un recul de la souveraineté dans une éventuelle diminution de la députation bloquiste aux prochaines élections fédérales, qu'elles soient déclenchées dans une semaine ou dans quelques mois.

Il est vrai qu'on a prédit le pire au Bloc québécois à toutes les élections ou presque et qu'il a toujours confondu les sceptiques, mais l'accession de Michael Ignatieff à la direction du PLC constitue néanmoins un changement de paramètres majeur.

L'appui que la FTQ lui a apporté cette semaine a de quoi faire réfléchir. À moins d'avis contraire, on ne peut pas en conclure que la centrale syndicale s'est convertie au fédéralisme, mais il est permis de penser qu'elle ne considère plus un vote pour le Bloc comme le meilleur moyen d'empêcher la réélection des conservateurs.

L'automne dernier, la présence de Stéphane Dion avait empêché bien des Québécois de voter libéral. Son départ a enfin levé l'hypothèque qui grevait le PLC depuis le rapatriement unilatéral de la constitution, en 1982, et qui avait en quelque sorte été renouvelée avec le scandale des commandites.

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Même si son rôle n'est plus celui que Lucien Bouchard et Jacques Parizeau imaginaient au départ, il faut reconnaître que le Bloc a bien servi le Québec, dans les limites que lui imposent le cadre fédéral. Encore aujourd'hui, il demeure le meilleur allié du gouvernement Charest à Ottawa, pour ne pas dire le seul.

C'est précisément là le problème. Le Bloc fait un si bon travail qu'on peut en arriver à conclure que, dans la mesure où il permet de contenir les excès d'un fédéralisme trop centralisateur, il rend la souveraineté — et l'élection d'un gouvernement péquiste à Québec — moins nécessaire. Il est devenu une sorte de médecin malgré lui.

Même dans l'entourage de Pauline Marois, certains ne seraient pas mécontents de voir les libéraux reprendre le haut du pavé afin que les Québécois redécouvrent la réalité politique canadienne sans le filtre déformant du Bloc.

Le danger est évidemment que le malade ne réagisse pas au traitement. Ce n'est pas la Loi sur la clarté ni les empiétements répétés d'Ottawa dans les champs de compétence du Québec qui ont provoqué l'écoeurement des électeurs, mais les magouilles libérales.

Si le Bloc n'est plus là pour faire hésiter ceux qui pourraient être éventuellement tentés de réactiver le nation building, les Québécois décideront-ils que cela suffit? Voilà un «beau risque» d'une tout autre nature que celui qu'avait pris René Lévesque.

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mdavid@ledevoir.com

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