Les pessimistes

Durant cette semaine euphorique, ils ont joué profil bas tellement leur regard dérangeait. Qui donc voulait entendre mardi que Barack Obama, aussi charismatique soit-il, ne surmonterait pas les obstacles pharaoniques et multiples qui se dressent devant son rêve? Les pessimistes, car c'est d'eux qu'il est question, se disent sans doute qu'ils ne perdent rien pour attendre. Certains espèrent même avoir raison à moyen terme. Les pessimistes sont des empoisonneurs d'espoir. Leur influence s'inscrit fortement dans la culture actuelle. Pour rester au niveau du sol, disons que ce sont des tenants du «y a rien là», du «so what?» et du «plus ça change, plus c'est pareil». Au nom d'une conception tordue du réalisme, ils démobilisent les porteurs de changement, sans lesquels chacun est renvoyé à ses intérêts les plus particuliers.

Le drame, car c'en est un, réside dans le fait intolérable que leur vision a déteint sur une partie non négligeable des jeunes du Québec. Que des vieux ne croient plus à rien après avoir usé leurs rêves jusqu'à la corde, passe encore, mais que des jeunes, intoxiqués par eux affichent leur non-foi dans la politique, l'économie et l'amour est d'une tristesse sans nom. Car cette panne de désir de réenchantement, le mouvement même de la vie, conduit inévitablement au cynisme. Or, le cynisme qui s'accommode si bien de la dérision est une maladie contagieuse. Elle atteint d'abord les plus vulnérables intellectuellement, les plus démunis socialement, les plus corrompus moralement. Les pessimistes sont déjà à l'oeuvre, souhaitant ouvertement que Barack Obama échoue. On les trouve parmi les ultraconservateurs aux États-Unis, car ils exècrent le nouveau président, ce qu'il symbolise et les idées qu'il défend. On les trouve parmi les détracteurs aveugles des États-Unis, responsables à leurs yeux de tous les malheurs de la planète, car ils n'éprouvent que haine pour l'empire américain. Ceux-là auraient plus de crédibilité si leurs modèles de rechange n'étaient ni les fondamentalistes musulmans, ni l'Iran, ni le Venezuela de l'illuminé Chavez, ni le dictateur le plus permanent de la planète, Fidel Castro. Que les ennemis intérieurs ou extérieurs des États-Unis soient des alliés n'a rien de surprenant. Les extrêmes politiques, gauches et droites réunies, se ressemblent puisqu'ils partagent en quelque sorte une vision réductrice de l'être humain.

Parmi les pessimistes, on trouve aussi des déçus de tous les combats de leur jeunesse. Ils sont habités par leurs propres désillusions. Ils ont connu trop de déceptions, d'espoirs avortés, de trahisons de la part de ceux en qui ils avaient mis leur confiance. Ceux-là sont douloureux, et les écouter disserter froidement avec une intelligence décapante de l'impossibilité de faire bouger et les structures et les mentalités est un risque que peuvent seuls courir ceux qui sont armés pour leur porter la contradiction. On les a entendus, au cours des élections récentes, expliquer de long en large l'inutilité du geste de voter. Ce sont des prosélytes, car les pessimistes supportent mal la solitude et trouvent consolation dans la fréquentation de leurs semblables.

Avec Barack Obama à la tête des États-Unis, l'avenir leur donnera-t-il raison? Certainement pas. La nouvelle réalité américaine créée par l'ascension de ce garçon surdoué, fruit du métissage racial mais aussi culturel, marque une rupture profonde de notre culture occidentale. Grâce à lui, notre regard de Blancs sur les Noirs change. Qui ne s'est pas surpris cette semaine à se demander si ces nombreux commentateurs à la peau noire, mais de toutes les nuances de noir, étaient Noirs ou Blancs? Barack Obama estompe notre regard, en quelque sorte, premier pas vers une réelle banalisation des différences raciales.

En décrétant la fermeture du centre de détention de Guantánamo d'ici un an, Barack Obama applique (par étapes, comme il convient dans les circonstances) ce qu'il avait promis. Non seulement il rompt avec la politique barbare de son prédécesseur au sujet de la torture, mais il ordonne en quelque sorte au pouvoir militaire de se soumettre à sa conception, où l'idéal moral prend le pas sur la sécurité. Les pessimistes ici sont mis en échec.

Le test ultime sera sa capacité d'affronter, en évitant la catastrophe, la crise économique actuelle. On peut penser que si cet homme, inspiré, entouré de gens plus compétents les uns que les autres, cet homme pragmatique, libéré des dogmes, ne réussit pas à éviter la catastrophe anticipée, personne ne le fera. Les pessimistes seront alors confortés, pour notre plus grand malheur à tous.

Un homme ne peut pas changer la nature humaine. Barack Obama ne fera pas disparaître la misère, n'abolira pas les injustices sociales, n'éliminera pas la pauvreté. Obama n'est pas Dieu, et même Dieu n'y arrive pas. Mais pourquoi faudrait-il que les pessimistes de malheur nous communiquent la lourdeur de leur vision? Le désir de croire au mieux-être collectif est indissociable du désir de vivre. Les pessimistes ont décroché du combat collectif, sans lequel chacun est renvoyé à lui-même, à son égoïsme, à la réduction de sa capacité d'indignation. Les pessimistes, au fond, préfèrent ne pas espérer par peur d'être déçus. Comme si le mouvement même de la vie, symbolisé par l'espoir, était un risque trop grand pour eux.

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denbombardier@videotron.ca

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